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Le Théâtre de la foire à Paris

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Les Forces de l'Amour et de la Magie
(1678): version originale


RECIT
DU
DIVERTISSEMENT COMIQVE
DES FORCES
DE L'AMOVR
ET
DE LA MAGIE;
Representé par les Sauteurs, establis au Ieu de Paulme
d'Orleans, Faubourg S. Germain,
pendant la Foire.

A PARIS,
Et se distribuë dans le Jeu de Paulme d'Orleans,
proche la Foire.
____________
M. DC. LXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DV ROY.


3

AVERTISSEMENT.


Les Spectacles sont de tous les Siecles ;

toutes les Nations du monde en ont

fait voir de differens suivant leurs dif-

ferentes inclinations & leurs differens

genies. Plusieurs endroits qui environnent la Foire

Saint Germain , servent de Theatres à mille choses

surprenantes , que l'on admire tous les ans. Si pour-

tant la beauté de quelques-unes les a fait remarquer

parmy un nombre de mediocres, on peut dire que rien

n'a jamais approché de ce qui va paroistre. La Troupe

des Forces de l'Amour & de la Magie, dont le Sieur

Maurice Allemand, & le Sieur Allard Parisien, sont

les Inventeurs de ses Prodiges , que l'on peut appeller

Troupe à cause du nombre de vingt-quatre Sauteurs

de tous les Païs , & les plus illustres qui ayent jamais


4 paru en France, & qui doit estre honorée de la presence d'un grand nombre de Personnes de qualité , qui sont instruits de toutes les merveilles qui doivent com- poser ces Divertissemens , fera voir des postures & des sauts perilleux à l'Italienne , si extraordinaires, que l'on n'en a point veu jusques-icy de si surprenans. Toutes ces choses ne peuvent estre sans liaison ; & voicy à peu prés ce dont elle est convenuë.

5

LES FORCES
DE L'AMOVR
ET
DE LA MAGIE.
Divertissement Comique.


LA Decoration du Theatre represente une

grande Forest, & l'on voit dans les costez

des aisles du Theatre, quantité de Sauteurs

sur les Pieds d'estaux.

 Après que les Hautbois ont joüé une ouverture

fort agreable, on voit paroistre un Sauteur, sous le

nom de Merlin, qui dit ce qui suit.

 Amour , Amour , chien d'Amour, coquin d'A-

mour , maraut d'Amour, quoy jamais de repos !

Dieux, faut-il estre né sous une Planette si mal-heu-

reuse , pour estre né Valet , & Valet d'un Maistre

plus Diable que le Diable , qui ne passe sa vie & son




6 temps, qu'à lire les Grammaires ; qui n'a pour diver- tissement que de Sorciers ; Pour son manger , les ragouts sont friands , force Viperes , Crapaux & Crocodilles : ce ne seroit que demi mal, mais il est par dessus ces belles qualitez , amoureux. Il ayme une Bergere , mais il n'a pû jusques- icy percer le coeur de cette pauvre Brebis : Elle n'a, ma foy, pas tout le tort ; car si une fois il s'en estoit rendu le mai- stre , elle n'entrendroit pour toute musique, qu'hur- lemens, ses beaux yeux ne verroient que Demons, que Furies & qu'Enfer ; & ses belles dents d'yvoire ne seroient occupées qu'à ronger des Aspics & des Lezards. La seule pensée m'en fait frémir; & il me semble que je suis entouré de ces Messieurs. Vn Crapaut paroist. En voilà un qui me prie à disner. Ah ! Monsieur le Crapaut, je vous remercie de tout mon coeur ; je n'ay nul appetit. Vn Demon paroist en tourbillon. En voicy un autre qui m'invite à la promenade : Monsieur Astarot , je vous rend mille grâces ; mon Medecin m'a deffendu l'exercise, Icy se voit un Volleur. En voicy un autre , c'est un des Valets de cham- bre de mon Maistre: j'ay trop tardé , il faut cher- cher Gresinde , & m'acquitter de la commission que le Magicien m'a donné.
7 Il fait un Saut. La Bergere paroist, & dit à Merlin : M'apporte- tu quelque bonne nouvelle. Merlin répond, entre deux. La Bergere poursuit; Comment , Zoroastre n'est pas guery de son extravagante passion. Merlin répond ; c'est à dire qu'il est plus gasté, plus empe- sté, & plus amoureux que jamais de vostre belle & charmante Fressure. La Bergere luy dit ; Dis - moy , mon cher Merlin, est-il possible que tu m'abandon- ne , & que tu ne fasse pas tous tes efforts pour me délivrer de cet importun. Voulez vous que ie vous parle net, répond Merlin; mon Maistre est mon Mai- stre , & ses Demons son plus Diables que les miens: Quand ie prens la liberté de luy dire qu'il vaudroit mieux qu'il aymast une Magicienne , qu'une Berge- re ; parce que ce me semble, la garniture en seroit mieux assortie. Si vous estiez témoin, aymable Gre- sinde,des contorsions & des grimaces que mon Ma- gicien fait, vous en seriez surprise;& quand ie m'ob- stine à vouloir vous servir, les coups de bastons se meslent de la partie , & ie suis régalé en enfant de bonne maison. Cela n'est raison, dit la Bergere, prens patience iusqu'au bout,je ne seray point ingrate.Mes espaules , dit Merlin , sont à vostre service autant qu'il leur plaira ; mais quand elles seront bien lasses & bien fatiguées , vous trouverez bon , s'il vous
8 plaist, que ie me dispense de parler en vostre faveur. Quatre Sauteurs Demons Icy paroissent quatre Sauteurs Demons, qui font di- re à la Bergère : Dieux! que vois-je , misericorde, Amour, prens pitié de mes douleurs , & sauve-moy de tomber entre les mains de Zoroastre, que ie hais plus que la mort. Ah may foy , dit Merlin , me voicy étrillé comme il faut; ce sont les Domestiques de mon Maistre , qui luy servent d'Espions, & qui vont en vostre presen- ce me donner des fortes & vigoureuses asseurances de cette verité : Que ie seray heureux, s'il ne me rompent que deux ou trois costes. Les Demons le bastent, en faisant des pas figurez. Ah Messieurs, doucement, je vous prie , comme Camarades épargnez la bastonnade : Songez à vous, Bergere; mon Maistre vous invite ce soir à un diver- tissement qu'il vous a preparé ; faites-luy bonne mi- ne ; contraignez-vous : & si le coeur ne vous dit rien pour luy , deussay-je estre assommé, je vous serviray de mon reste. Les Demons sortent. Ah Demons impitoyables! si iamais ie fais le voya- ge d'Enfer, ie vous feray tous enrager; je rompray les serrures des portes , i'abbatray les murs des Champs Elizées, ie brusleray tous vos lauriers, j'ou-
9 vriray tous les Tombeaux , afin que les morts vous donnent cent croquignoles; je barboüilleray Pluton, je feray grimace à Radamante, ie prendray la place de Minos, j'insulteray Caron, ie briseray toutes ses Rames, ie feray que la Mer engloutisse tous les pas- sans, & que Caron s'engloutisse luy - mesme. M'en voila quitte, & i'ay enfin évité la barbarie de ces Dia- blotins. Les Demons reviennent. Mais i'ay conté sans l'hoste, & ie vois bien que ie suis destiné à mourir sous le baston : il faut pourtant deffendre ma peau , & par ruses ou par addresse me tirer de ce mauvais pas; mais comment faire. Icy Merlin regarde les Sauteurs qui sont sur les Pieds d'estaux. Il faut que ie prenne la place d'un de ces Messieurs, mais à qui m'addresser ; c'est toy à qui i'en veux, ta phisionomie me déplait. Il fait descendre un Sauteur , & saute en sa place. Oste-toy de là, & fais place à Merlin qui est plus honneste homme que toy. Les Demons reviennent, & font mouvoir les Statuës faisant des pas figurez. Ma foy, ie ne sçais plus rien ; & je vois bien que mes épaules ny mes bras ne sont pas suffisans pour me tirer d'affaires , il faut encore me rompre le col.
10 Ah!maudite Magie,maudit Maistre , maudit Destin. Ils font icy tous des sauts perilleux. Sautons & mourrons en homme d'honneur : ce qui finit la premiere partie de ce Divertissement. Le Magicien appelle son Valet.Merlin répond;Que vous plaist-il, Monsieur. Il le fait approcher , & luy dit : Vat-t-en dans mon Cabinet ; apporte mon Li- vre , un Réchaut, des Bouteilles, & tout ce que tu trouveras sur ma Table. Le Valet luy dit; Voila iuste- ment un preparatif pour regaler Grezinde, & vous allez travailler à la réjoüir de la belle maniere. Pauvre Bergere , que ie te plains. Il sort : & le Magicien poursuit. C'est à ce coup, belle Grezinde, c'est à ce coup que ie viendrai à bout de vos rigueurs;mes De- mons m'ont promis de me servir d'une maniere que vous ne pourrez pas vous en dédire. Et toy, Amour! qui m'as blessé de tes fléches les plus perçantes, ache- ve ton ouvrage, & fais en sorte que ma Bergere soit touchée de ma passion. Ie me suis engagé de la rega- ler , ie veux tenir ma parole , & enfin vaincre ou perir. Des Demons apportent la Table & tout ce que le Magicien a demandé. Merlin dit à son Maistre : Voila tout,Monsieur, voi- la la Boutique , voila les Poteries, voila les Ingr- diens, & à part, voila tous les Diables, qui te puis-
11 sent emporter. Faites du moins la saulce si bonne , que tout le monde en puisse manger. Ne te mets point en peine, luy dit-il, ie veux te regaler comme il faut, & ie te veux faire voir si Zoroastre sçait ve- nir à bout de ses desseins : la Bergere ne s'est pas vou- lu rendre à mes soumissions, ie veux me servir de la force de ma Magie. Il compose son Charme. Cependant son Valet, qui veut servir la Bergere, luy dit. Ah Monsieur ! que i'ay vey un belle Ma- gicienne dans ce Bois. Le Magicien dit sans l'écou- ter: Que ma Bergere est aymable. Et comme son Valet continuë , il luy dit : Tay-toy , Coquin, ou mes Valets de Chambre. . . Merlin change de ton, & luy dit; Ma foy , vous devez leur payer large- ment leurs gages , s'ils vous servent aussi exacte- ment en tout ce que vous leur commandez , com- me ils ont fait sur mon pauvre Dos: ils vous ont obey amplement,i'en suis caution, à la verité un peu ru- dement. La Magicien riant : C'est pour t'apprendre ton devoir, & tu ne seras pas une autrefois si long- temps à faire ce que ie te commande. Merlin luy ré- pond : On ne peut plus juste ny plus regulierement; & voyant la Bergere, il luy dit: Voyez. Le Magi- cien l'aborde , & luy dit : Ie vous suis obligé, ayma- ble Bergere, de vostre visite : c'estoit à moy à vous al-
[1]2 ler rendre mes devoirs , pour vous renouveller l'of- fre de mes services, & de mon coeur : mais vous sça- vez que mes occupation me dispensent de sortir de cette retraitte , que les Dieux ne m'ont accordé pour mon sejour , qu'à condition que ie n'en sorti- rois iamais. Trop heureux , puisque vous avez choisi le mesme lieu , pour y passer solitairement vous iours ; & ie le serois tout à fait, si vous vouliez faire la felicité de Zoroastre. La Bergere répond à sa civilité.Ie vous suis obligée de tous ces sentiments: mais contentez-vous de mon estime; & puisque vous m'avez conviée à me faire voir le Divertisse- ment que vous avez preparé ,ie viens pour y pren- dre part , & i'ameine avec moy des Bergers , qui par leurs pas, tâcheront à vous donner par avance, des marques de ma reconnoissance. Les Bergers Sauteurs font une Entrée. Zoroastre dit à la Bergere; Rien n'est si agreable, mais mon amour & mes respects ne pourront-ils point flechir la dureté de vostre coeur. Icy un Sauteur fait une autre Entrée, & les Bergers une nouvelle , & un Arlequin Sauteur , une Gigue. Merlin dit à la Bergere : Tenez ferme , ou ren- dez-vous ; choisissez,car par ma foy , vous allez voir beau jeu : & sur tout , gardez-vous bien de manger
13 de nostre Souper. La Bergere demande au Magi- cien à voir ce qu'il luy a preparé. Le Magicien fait apporter la Table, & avec sa Baguette fait des Conjurations & des Cercles;ensuite leve trois Gobelets qui sont sur la table , les montre & les remet; & les relevant il en sort trois Singes qui font quantité de sauts , & se rangent aux co- stez du Theatre ; il reprend le gobelet du milieu, le montre , & le remet ; le releve , & il en sort un pâ- té, duqel l'on voit voler quantité de Serpens ais- lez ; Il donne ensuite un coup de baguette sur la ta- ble, deux Demons enlevent la table, & il paroist un Sauteur Demon , qui fait des sauts perilleux sur la table contre une planche , fait quantité de sauts avec les Singes , & épouvantent la Bergere , qui est obligée par les paroles suivantes de se rendre. C'est assez , dit-elle , ie vois bien qu'il faut que ie cede à la force ; & puis que pour éviter ma mort il se faut rendre , ie vous prie de chasser vos Demons , & donnez-moy le temps de vous par- ler. Le Magicien dit aux Demons, Les Demons & les Singes font d'autres sauts nou- veaux, & s'en vont. Rentrez dans vos cachots , allez , ie suis content, la Bergere est adoucie , & ie suis trop heureux. Merlin se met à rire, & dit, que cela s'appelle en
14 bon Francois , se faire aimer à coups de bastons. Le Magicien continuë en ces termes. Hé bien, Ber- gere , que faut-il que i'espere. Elle luy répond, Tout ce que vous voudrez , ie ne vous demande que deux heures pour me remettre de ma frayeur; ie m'en vais dans ma cabane , & ie reviens. Zo- roastre joyeux,dit , Dieux ! que ie suis content,Mer- lin accompagne ma Bergere, & ne la quitte point ; & pour marque de sa joye,il fait venir quatre Sau- teurs en Polichinelle , qui par des pas figurez ache- vent la second Partie. Grezinde arrive , & dit , j'ay promis, & me suis engagée contre ma resolution & contre les senti- mens de mon coeur ; Merlin , ie suis au desespoir, conseille-moy ; lequel luy répond , dites-luy que vous estes Normande. Ne raille point , ie te prie, luy dit-elle, & dis-moy ce que ie dois faire. Tuez- vous, dit Merlin , vous en serez débarrassée ; mais non , il vaut mieux estre Femme d'un Sorcier que ostesse de Pluton. La Bergere révant , dit à Mer- lin; Attends, i'ay encore ma ressource à Iunon, elle aura pitié de mes maux , elle ne m'a iamais aban- donnée, i'en suis seure ; Va-t'en trouver le Magi- cien , amuse-le , & ie reviens. Merlin voyant le Magicien,dit,Le voicy tout à propos : Seigneur, la Bergere est fille de parole, elle l'avoit promis,& vous
15 sçavez que les femmes n'en manquent jamais. Le Magicien s'écrie ; Ie me suis fait heureux , mes Demons ont fait leur devoir , & m'ont bien servi. Merlin dit à son Maistre ; Si vous vouliez pour mes gages me faire quelque petit sortilege, pour obliger ma Maistresse à aimer le pauvre Merlin , ie vous servirois encore de bon coeur six mois par dessus le marché. Mais le Magicien ioyeux , luy répond,Ie le veux, & il ne t'en coûtera autre chose que de me bien servir ; Suis-moy , & tu seras content. Ils sortent pour aller chercher Gre- zinde qui arrive, & par ces paroles fait connoistre qu'elle est hors d'embarras , disant ; Iunon m'a pro- mis de me secourir , & ie viens pour en recevoir des asseurances. Le Magicien revient, qui luy dit : Voicy,charmante Bergere , voicy le iour heureux, & mes Voeux seront satisfaits , souffrez que ie vous embrasse. La Bergere disparoist, & en sa place un Demon fait un Saut perilleux du haut du cintre. Ce qui fait dire à Merlin ; Ma foy pour ce coup la Bergere est plus Magicienne que vous , vous voi- la pris, & elle est du moins aussi bien servie. Zo- roastre reveur dit; I'en devine la cause, Merlin, les Dieux se sont mélez de cét affaire , & ie suis puni de la violence que i'ay voulu faire à la Bergere. Il sort , Merlin fait reflexion sur les charmes du Magi-
16 cien, & finit par ces mots : Tout par amitié & rien par force , ie renonce au charme que le Magicien veut faire pour moy , & ie ne veux pour charmer ma Maistresse , que ma beauté & ma gentillesse , il danse une Sarabande & neuf postures , dont voicy le nom que l'on leur a données pour l'intelligence du Public, finissent ce divertissement. Elles sont meslées d'Entrées de pas figurez & de Sauts perilleux,qui sont si extraordinaires , que la veüe en est surprise. Toutes ces choses se verront à la Foire S. Germain le troi- siéme Fevrier , & continüera jusqu'à la fin , & l'on verra de temps en temps des nouveautez, des postu- res, & des sauts tous beaux, & tous surprenans. La premie[r]e posture est l'Escalier. La deuxiéme , le Berceau. La troisiéme , la Fontaine. La quatriéme , la grand'Voute. La cinquiéme, le Fanal. La sixième , la Pyramide. La septiéme , les Chevrons. La huitiéme , les forces de la Magie. La neufiéme , la grande Posture. F I N

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Last modified: .
--> See also:
Calendrier des spectacles sous Louis XIV,
Parfaict, Mémoires... (1743) tome 1, tome 2
Campardon, Les Spectacles de la foire... (1877)
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