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CIRCÉ
EN POSTURES,
RECIT DU
DIVERTISSEMENT COMIQUE
Divisé en trois Parties,
Et representé par les Sauteurs établis
au Ieu de Paulme d'Orleans, Faux-
bourg S Germain, pendant la Foire,
par permission du Roy, sous le Nom
de la Troupe des Forces de l'A-
mour & de la Magie.
A PARIS,
Et se distribuë dans le Jeu de Paulme d'Orleans,
proche la Foire.
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M. DC. LXXVIII.
AVEC PRIVILEGE DV ROY.
AVERTISSEMENT
On n'a jamais rien veu en France de si
surprenant que les Postures extraordi-
naires, & les Sauts périlleux dont les
Sieurs Alard & Maurice sont les In-
venteurs. Il faut les voir pour les croire; & si ils
passent l'imagination, on peut dire qu'ils trompent
aussi la veuë. Il semble qu'il y ait quelque espece
d'Enchantement dans ces Sauts & dans ces Pos-
tures, & ce n'est pas sans raison que ceux qui les
executent ont pris le Nom de la Troupe des Forces
de l'Amour & de la Magie. Circé Fille du Soleil,
aussi connuë par ses Amours que par ses Enchante-
mens, fournit le Sujet de ce second Spectacle que la
Troupe donne au Public. Cette Princesse changea
en Animaux les Compagnons d'Vlisse qu'elle aima
aussi-tost qu'il parut devant elle pour les luy rede-
mander; mais il l'abandonna apres avoir reçeu de
Mercure le Moly que Iupiter luy envoya pour rom-
pre le Charme de cette Enchanteresse.
Personnages du Divertissement Comique
CIRCÉ, Souveraine de l'Isle qui porte son Nom.
Un Sauteur, sous le nom d'Ulisse, Prince d'Itaque.
Un Sauteur, sous le nom d'Elpenor, Folet parlant de la
Suite de Circé.
Un Sauteur, sous le nom de Sinaric, Folet muet de la Suite
de Circé, lequel fait des Sauts perilleux.
Une jeune Bergere.
Douze Compagnons d'Ulisse changez en Animaux qui font
des Postures.
Quatre Compagnons d'Ulisse changez en Polichinelles.
Deux Démons qui font des Sauts perilleux.
Un Sauteur, sous le nom de Mercure.
Deux Vents soûterrains.
Deux Vents de l'Air.
Dix Démons invoquez par Circé, lesquels font des Postures.
Un Sauteur, sous le nom de l'Amour.
Trois Sauteurs travestis en Bergers.
Un Sauteur déguisé en Pastre.
Deux Sauteurs , en Faunes.
Douze Bucherons de la Forest de Circé, lesquels font des
Postures.
Six Sauteurs travestis en Génies favorables, qui figurent.
Douze Influence heureuses qui font des Postures.
La Scene est dans l'Isle de Circé.
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CIRCE
EN POSTURES.
PREMIERE PARTIE.
Le Theatre represente la Forest de Circé, où l'on
voit les Compagnons d'Vlisse changez en Animaux.
On découvre dans l'enfoncement des Jardins à perte
de veuë, où Circé se promene.
CIRCÉ
Rien ne peut resister à mes Enchan-
temens, j'y soûmets toute la Nature ,
& le Soleil mon Pere m'en a décou-
vert les secrets les plus cachez : mais
helas ! il ne m'a pont appris celuy de
me faire aimer. Falloit-il, cruel Amour, donner
un coeur si tendre à Circé , pour que Glauque &
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Picus en méprisassent la Conqueste ? Ulisse la
croira-t-il aussi indigne de luy ? & tous mes Char-
mes ne serviront-ils jamais qu'à me faire craindre ?
J'ay changé ses Compagnons en Bestes ; il vient
me les redemander luy mesme : je veux qu'il luy
en couste son coeur, & vais employer toutes les
Forces de l'Amour & de la Magie pour l'engager.
Vous, Folets, qui me servez dans mes entreprises,
venez m'aider dans celle-cy, dont le coeur d'Vlisse
doit estre le prix.
Vn Sauteur sous le nom d'Elpenor Folet parlant, & un autre sous le
nom de Sinaric Folet muet de Circé, viennent recevoir ses ordres.
Sinaric entre en roulant en l'Air.
ELPENOR
Avec tout le respect que je vous dois, Madame,
est-il possible que vous ne connoissiez point encore
les Hommes ? Ne sçavez-vous pas que quand on se
jette à leur teste, ils se font tenir à quatre? & que
le moyen de les reduire, c'est de les voir venir ? Si
vous courez apres , vous ne tenez rien, & toutes
vos avances sont perduës. Je souhaiterois que les
Femmes voulussent un peu prendre de mes leçons ;
elles ont gasté les Hommes par leurs manières ,
mais en peu de temps elles remettroient sur le
bon pied.
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CIRCÉ
Je ne prens conseil que de mon Amour, & veux
suivre , sans consulter , le panchant qui m'entraisne.
J'aime Vlisse , je veux , quoy qu'il m'en couste,
qu'Vlisse m'aime à son tour.
ELPENOR
Quoy qu'il vous en couste , Madame ? Ah ! vous n'y
pensez pas, vous estes trop jeune & trop belle pour
qu'il vous en couste quelque chose ; c'est assez de
faire dépense en beauté & en jeunesse , sans vous
jetter dans de plus grands frais : mais de bonne foy,
croyez-vous aller jusques au coeur d'Vlisse par le
chemin que vous avez pris ? Vous avez changé ses
Compagnons en Bestes ; c'est là justement le moyen
de vous en fair craindre , mais ce n'est pas celuy
de vous faire aimer.
CIRCÉ
Qu'il m'aime de force ou de gré , qu'importe,
pourveu qu'il m'aime ? Si je puis une fois me rendre
Maistresse de son coeur, je sçauray bien le ramener
de la Crainte à l'Amour.
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ELPENOR
Commencez plûtost, Madame, par où vous vou-
lez finir , & souvenez-vous que c'est Elpenor qui
vous le dit : mais n'avez vous point pitié de ces pau-
vres Bestes ? & voulez-vous les laisser encore long
temps au filet ? On dit que c'estoient de fort braves
Gens, quand ils n'estoient pas si bestes , & je trouve
qu'ils sentent encore assez leur bien tous Bestes
qu'ils sont. Si vous vouliez me croire, Madame ,
vous leur rendriez leur premiere forme , & les ren-
voyeriez à Vlisse , sans luy donner la peine de les ve-
nir querir.
CIRCÉ
Je les rendray à Vlisse en personne , s'il veut se
rendre à mon Amour; cependant je veux bien
les preparer à ce changement par quelque autre, pour
te faire voir que rien ne m'est impossible.
A mesme temps elle touche ces Animaux de sa Baguette ; les uns quitent
leur forme d'Ours, & sont changez en Polichinelles qui figurent;
les autres , qui demeurent sous la forme de Chameaux , de Singes,
de Cerfs, & de Licornes , font deux postures, l'une appellée la
Force des Animaux , & l'autre la Tour.
ELPENOR
Pensez-vous, Madame, leur avoir fait grâce ? &
mettez vous une grande difference entre ces Ani-
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maux-cy , & les premiers ? Ma foy, Animal pour
Animal, j'aimerois autant estre Ours, que Poli-
chinelle.
Pendant que les Animaux & les Polichinelles continuënt leurs sauts
& les postures, Elpenor va executer un ordre secret que Circé luy
donne à l'oreille.
ELPENOR rentre.
Madame, vous attendiez Vlisse , il est venu ; mais
ce n'est pas comme vous le demandiez , il n'entend
point raillerie , & menace de mettre tout à feu & à
sang , si on ne luy rend ses Compagnons. Rendez-les
Madame, rendez-les , & ne differez pas davantage.
Il pourroit , je l'avouë, les demander plus civile-
ment, mais n'y prenez pas garde de si pres , & sor-
tez au plûtost de cette méchante affaire.
CIRCÉ
Circé ne craint point Vlisse quand il menace ;
elle n'a rien à craindre que Circé quand elle aime.
D'un coup de Baguette elle fait remettre ces Animaux en leur place ,
& continuë.
Attendez Vlisse en l'état où je vous ay mis,
vostre sort dépend de sa conduite.
Elle appelle ses Démons.
Et vous, Démons, venez défendre ces Lieux
pendant que je vais assembler tous mes Charmes
pour le soûmettre à mon pouvoir.
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Deux Démons sortent de terre, & trois autres d'une gueule d'Enfer
qui paroist au fond du Theatre , au milieu des tourbillons de flames,
avec des Serpens & des Flambeaux à la main ; les uns figurent, &
les autres font des sauts perilleux.
Vn Sauteur paroist sous le nom d'Vlisse , & regarde ses Compagnons
changez en Bestes.
VLISSE.
Chers Compagnons , que je plains vostre sort, &
que je suis touché de l'etat où l'impitoyable Circé
vous a mis! Je viens vous délivrer , ou périr moy-
mesme , & me vanger en vous vangeant de son in-
humanité.
Les Démons qui s'estoient cachez pour observer Vlisse, reviennent
pour l'épouvanter.
VLISSE.
Quoy, les Démons se déchainent aussi contre
nous ? & Circé joint leurs efforts à ceux de ses
Charmes ?
Il met l'Epée à la main & continuë.
Combatons les Démons & Circé ; les Dieux
nous seront favorables, ils protegent la Vertu , &
punissent le Crime.
Il combat les Démons; Mercure descend des Cieux , luy apporte le
Moly pour le garantir des Enchantemens de Circé , & chasse les
Démons qui disparoissent.
VLISSE continuë.
Souverain Maistre des Dieux, que je vous dois
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d'Encens & de Victimes pour le secours que vous
m'envoyez! Achevez vostre ouvrage , délivrez
Vlisse & ses Compagnons des mains de cette En-
chanteresse. Mais cachons ce present des Dieux
pour mieux tromper Circé , & puis qu'elle veut
estre aimée , feignons de l'aimer , afin de la faire servir
elle-mesme à nostre vangeance.
CIRCÉ suivie de ses Folets.
Vlisse, apportez-vous en ces lieux la Paix ou la
Guerre ? y venez-vous comme Ennemy de Circé ?
VLISSE
Ah, Madame, que vous connoissez mal Vlisse , &
que vous vous connoissez peu vous-mesme! Peut-
on vous voir , & se déclarer vostre Ennemy ? Peut-
on, quelque dessein qu'on ait formé , se défendre
contre tant de Charmes ? Non, Madame, je n'en ay
plus de force; mon coeur desavoüeroit ma main,
si elle l'osoit entreprendre; & ma bouche seroit
dans ce moment l'interprete de mon coeur , s'il luy
estoit permis de vous dire pour luy, tout ce qu'il
sent pour vous.
Il se jette à ses genoux.
Mais, Madame, épargnez moy la douleur de voir
mes Compagnons en cet état ; rendez-les à eux-
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mémes, rendez les à Vlisse qui vous les demande à
vos genoux. Si vous comptez son coeur pour quel-
que chose, il vous l'offre pour le prix de leur liberté :
Oüy, Madame, ce coeur qui ne veut plus respirer
que pour vous , je vous le donne tout entier en
ostage , recevez à cette condition le sacrifice que je
vous en fais.
CIRCÉ à part.
Vlisse m'aime , mon charme a reüssy. Dieux, je suis
trop heureuse! Mais cachons nostre Amour pour
quelque temps , afin de nous mieux assurer du sien.
Elle s'approche d'Vlisse.
Je veux bien vous rendre vos Compagnons
Vlisse , mais c'est sur vostre parole que je vous les
rends. Songez à la tenir, on n'en manque point im-
punément à Circé.
Elle touche de sa Baguette les Compagnons d'Vlisse; ils repre-
nent leur premiere forme , & en témoignent leur joye par des
pas & des postures differentes , qu'on nomme le Char de Triom-
phe, & le Trophée ; apres quoy ils emmenent Vlisse en triom-
phe.
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DEUXIEME PARTIE.
ELPENOR, SINARIC.
SINARIC.
Circé a sçeu prendre Vlisse par le bon endroit :
tantost il vouloit tout tuer , à present il est plus
doux qu'un Mouton , & la Princesse le mene à ba-
guette. Ma foy, quand une Femme l'a résolu , &
que le Diable s'en mesle , il n'y a pas moyen de s'en
défendre.
Il parle à Sinaric.
Mais demeurerons-nous icy tous deux les bras
croisez , pendant qu'Vlisse & Circé se donnent des
témoignages de leur amour ? & ne nous sera-t-il
pas permis à nous autres Folets d'aimer à nostre
tour quelque Folette ?
Sinaric luy fait deux signes de teste , & entre chaque
signe un tour en l'air.
ELPENOR
J'ay pris l'autre jour un vieux Livre dans le Ca-
binet de Circé ; voyons un peu si nous n'y trouve-
rions point quelque Secret pour avoir une bonne
fortune.
Il cherche dans le Livre.
Secret pour faire descendre la Lune sur terre.
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Celuy-là est bon pour Circé ; elle va comme il
plaist à la Lune, & la Lune va comme il luy plaist.
Il cherche encore dans le Livre.
Secret infaillible pour rajeunir.
Celuy-cy accommoderoit bien du monde , &
nous en ferons bon marché si on vent.
Il continuë de chercher dans le Livre.
Secret pour trouver la Pierre Philosophale.
Celuy-là ne seroit pas mauvais; mais avec la per-
mission de Circé , j'en doute.
Pendant qu'Elpenor lit dans le Livre, Sinaric fait plusieurs sauts
périlleux extraordinaires en diférens endroits sur le Theatre.
ELPENOR.
Comment diable vous y aller, Monsieur Sinaric ?
Vous sautez toûjours à bon compte. Est-ce pour
vous mettre en haleine ce que vous en faites ?
Elpenor continuë de chanter dans son Livre, & Sinaric de sauter
Ma foy , je l'ay trouvé , voicy nostre affaire.
Secret pour attirer une Grisette , & s'en faire
aimer sur le champ.
Ils marquent leur joye par des sauts mesurez , & une jeune
Bergere passe à mesme temps dans la Forest.
ELPENOR.
Voila la Grisette à point-nommé. Ah l'admir-
able Livre. C'est à nous de mettre à present le
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Secret en oeuvre. Voulez-vous que je vous die, la
Grisette est de mon goust , & c'est pour moy la
Pierre Philosophale.
ELPENOR parlant à la Bergere.
Jolie Bergere , gentille Bergere , soyez la bien
venuë ; Vous voyez deux gentils jolis Folets de
bon appétit , qui vont tâcher de vous divertir tout
de leur mieux.
LA JEUNE BERGERE.
Je vous baise les mains , passez vostre chemin,
je ne suis pas viande pour vos Oyseaux.
Comme elle veut s'enfuir, Elpenor & Sinaric l'arrestent,
en faisant des sauts périlleux.
LA JEUNE BERGERE
Fy donc , arrestez-vous donc , je le diray à Circé.
Circé & Vlisse paroissent , & la jeune Bergere
s'échape des mains des Folets.
ELPENOR à part.
Ah , Monsieur & Madame , vous estes de vrais
Trouble-Festes. Faut-il qu'il n'y en ait que pour
vous ? Un quart-d'heure seulement plus tard, &
tout alloit bien.
CIRCÉ.
Parlez de bonne-foy, Vlisse. Vous dites que
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vous aimez Circé ? Vos regards incertains , & vos
manieres enjoüées , vous démentent. On ne fait
point tout ce que vous faites , & l'on n'aime point
si tranquillement , quand on aime comme on doit
aimer.
VLISSE.
Le plaisir de vous aimer , celuy d'estre aimé de
vous, m'inspirent des sentimens que vous con-
damnez injustement. Je songe à vous divertir &
à vous plaire; les resveries ne plaisent pas , & les
chagrins ne divertissent guére.
CIRCÉ.
Mais ils m'assureroient mieux de vostre coeur.
Ecoutez , Vlisse , apprenez à connoistre Circé :
Elle veut estre aimée autant qu'elle aime , & ne
prend pas aisément le change. Vous allez voir ce
qu'elle est capable de faire : Tremblez , si vostre
coeur ne répond pas au sien. Hola, Folets, qui ex-
citez les tempestes, obeïssez à la voix de Circé ,
allez dans les airs former un orage.
Les Folets s'élevent dans les nuës, pour executer les ordres de Circé.
CIRCÉ.
Que les Eclairs paroissent , que le Tonnerre gronde.
On voit des Eclairs, & l'on entend gronder le Tonnerre.
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CIRCÉ continuë.
Monstres affreux, sortez de vos Antres profonds.
L'on voit des Monstres ramper sur terre, & voler en l'air.
CIRCÉ.
Que les Vents soûterrains se joignent à ceux de l'air.
Il sort des Vents de terre & de tous les costez, qui figurent en
diférentes manieres ; & les Folets descendent des Nuës
apres avoir executé les ordres de Circé.
CIRCÉ.
Que l'Enfer paroisse. Sortez, Démons , & prestez-
moy vostre secours.
Le fond du Theatre s'ouvre , & laisse voir un Enfer d'où sortent des
Démons conduits par Sinaric, lesquels épouvantent Vlisse par
deux postures, l'une nommée Furie d'Enfer , & l'autre le Gouffre.
VLISSE.
Ah, Madame, est-ce là le moyen de se faire aimer ?
Quel plaisir prenez-vous à desesperer Vlisse par vos
soupçons , & à l'épouvanter par vos Enchantemens ?
CIRCÉ.
Vous venez de voir , Vlisse , ce que peut Circé
pour se faire craindre; vous allez voir ce qu'elle
peut pour se faire aimer.
Que l'Air reprenne sa premiere serénité. Ren-
trez, Monstres , dans vos Cavernes sombres; que
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l'Enfer disparoisse. Retirez-vous, Démons; que
les Habitans de ces Climats heureux avançent pour
divertir Vlisse. Et toy, Amour, viens percer son
coeur du plus seûr de tes traits.
Les Monstres se retirent. Les Démons rentrent dans l'Enfer qui dis-
paroist, & fait place aux Iardins de Circé, d'où sortent des Ber-
gers conduits par Elpenor, qui danse une Sarabande -
L'Amour descend à mesme temps , & décoche une Fleche sur Vlisse.
Les Bergers figurent avec leurs Houlettes. Vn Pastre & deux
Faunes se joignent à eux avec leurs Massuës.
Sinaric conduit des Bucherons de la Forest de Circé , lesquels font
des postures ; l'une appellée le Grouppe , & l'autre l'Aygrette.
CIRCÉ.
Vous voyez, Vlisse, dequoy Circé est capable.
Choisissez apres cela si vous vouley feindre , ou si
vous voulez aimer de bonne foy.
Elle se retire.
VLISSE.
Non, non, c'est trop pousser ma patience ; je
n'ay plus lieu de feindre , & ne dois point aimer.
Mes Compagnons me sont rendus , Jupiter s'est
déclaré en ma faveur; l'Amour & Circé ne sont
plus à craindre, je l'abandonne à ses Enchante-
mens. Quittons ces lieux funestes où elle s'efforce
en vain de nous retenir, & courons où la Gloire &
les Dieux nous appellent.
Les Bergers , les Faunes, & les Bucherons , se meslent ensemble,
& finissent la Seconde Partie.
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TROISIEME PARTIE
ELPENOR seul.
Ah perfidie sans example! ah trahison inoüye!
Vlisse méprise Circé apres tout ce qu'elle a
fait pour luy, & abandonne cette Princesse desolée
à son desespoir. Il fuit, l'ingrat, & brave des Char-
mes inutils qui ne peuvent le retenir. Est-ce le prix
de tant d'amour? est-ce la récompense de tant de
soins? Ma foy, tout bien consideré , si Circé m'en
vouloit croire , elle prendroit son party là-dessus,
& ne se vangeroit de l'ingratitude d'Vlisse , que par
le mépris.
Ieunes Beautez , ne vous engagez pas
Sur des apparences flateuses,
Et ne faites jamais de pas
Pour aller au devant des tendresses trompeuses.
Quand un volage Amant méprise vos appas ,
De sa legereté l'inconstance vous vange :
Ne perdez point de temps en regrets superflus,
Reprenez vostre coeur, si-tost qu'il n'en veut plus,
Ou changez à coup sêur , auparavant qu'il change.
CIRCÉ.
Enfin le Soleil mon Pere m'a ouvert les yeux ; il
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m'a fait connoistre mon erreur que je déteste, & la
trahison d'Vlisse que j'oublie. Je viens icy luy en
rendre graces, & luy offrir les Jeux que j'ay insti-
tuez en son honneur. Vous, Elpenor , vous, Sinaric,
faites avancer en diligence ceux que j'ai choisis
pour les celébrer.
Elle s'adresse au Soleil.
Et vous, Pere de la Lumiere, qui m'avez donné
le jour & vostre protection , daignez-les recevoir
favorablement , & les honorer de vostre presence;
ils seront celebrez tous les ans en vostre nom & à
vostre gloire.
Le fond du Theatre s'ouvre , & laisse voir le Temple & la Statuë
du Soleil.
Elpenor conduit des Génies favorables, & Sinaric des Influence
heureuses , qui apportent des Branches de Laurier, qu'ils consa-
crent au Soleil , en les posant sur un Autel qui avance du fonds.
Les Génies figurent diférement avec les Branches de Laurier qu'ils
prennent sur l'Autel, dont ils forment des Allées , des Arcades , &
des Berceaux , au milieu desquels il s'éleve Une Fontaine.
Les Influences font huit postures plus surprenantes les unes que les au-
tres, entremeslées de sauts pèrilleux extraordinaires , que les Génies
accompagnent alternativement de diférentes Figures , tantost
avec des Tabours de Basques, tantost avec des Castagnettes ,
tantost avec les Faces de Soleil, & finissent ainsi les Ieux du
Soleil avec la troisième Partie du Divertissement Comique.
FIN
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