LES
PYGMÉES,
TRAGI-COMEDIE
ORNÉE DE MUSIQUE,
d'Entrées de Balet, de Machines,
& de Changemens de Theatre.
Representée en leur Hostel Royal, au
Marais
du Temple à Paris.
Cunctarum est novitas gratissima rerum. Ovid. lib. 3.
de Ponto.
A PARIS,
Par CHRISTOPHE BALLARD, seul
Imprimeur du Roy
pour la Musique, ruë S. Jean de Beauvais,
au Mont Parnasse.
M DC. LXXVI.
Avec Permission.
SUJET GENERAL
DES PYGMEES
Si le charme de la Nouveauté surpasse
tous les autres, en toutes choses; (je le
puis bien dire apres Ovide, & toute la
Terre en demeure d'accord) l'entreprise
des Pygmées doit plaire à tout le monde, puisqu'on
y trouvera non seulement la Nouveauté, mais en-
core tous les autres charmes qui servent à faire les
plus agréables & plus nobles plaisirs du Siecle.
La Comedie en est le fondement. L'Heroïque y est
tres-bien soustenu. Le Risible n'en dément point la
Majesté par la bassesse à laquelle on le voit ordinai-
rement s'allier; & le Galant, qui enchaisne l'un &
l'autre, fait de ces differens caracteres l'assemblage
le plus charmant et le plus judicieux qu'on ait veu
depuis long-temps. Ce sont trois beautez en une; la
Grecque, la Romaine, et la Françoise. Les Specta-
cles pompeux, les Machines toutes surprenantes,
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les Decorations magnifiques, les Habits extreme-
ment propres, les agréments de Musique & de Dan-
ces, autant qu'il y en doit avoir, en sont les superbes
ornemens. Si des plus illustres Genies de l'Antiqui-
té, Homere, Aristote, Strabon, Plin, & Olaüs,
n'ont pas dédaigné d'écrire l'Histoire de ces Peuples,
il n'est pas indigne d'un esprit vif & brillant de ce
Royaume, d'avoir déterré cette Nation des monta-
gnes des Indes Orientales, pour la faire servir aux
délassemens du plus grand Monarque qui ait ja-
mais esté, & aux plaisirs innocens de ses Sujets.
Que leur petitesse ne les fasse point mépriser, ils fe-
ront tout ce que de Geans feroient, & peut-estre
avec meilleure grace. Ils soustiendront aussi bien
leur merite contre les ignorans & les injustes criti-
ques, qu'ils feront leur pays & leur liberté contre
les Gruës, avec qui ils ont toujours eû la guerre.
On diroit à tort que nos Pygmées sont des corps
sans ames; ils en ont trois pour une, & d'aussi rai-
sonnables qu'il en faut pour ce qu'ils ont à faire. Ils
sont semblables en ce point à un certain Roy nommé
Herilus, dont Virgile parle au 8. livre de son Eneï-
de, qui ne pouvoit mourir à moins de trois Morts
assemblées contre luy. A la verité, ce n'est que depuis
qu'ils ont respiré l'air de France : aussi nous remar-
quons qu'ils sont crûs à veuë d'oeil, & qu'ils sont
embellis de moitié : le propre de nôtre Soleil estant
de faire profiter tous ceux qu'il regarde favorable-
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ment, sur tout les Nations étrangeres. Les Au-
teurs, que j'ay cy-devant citez, nous apprenent
que les Pygmées sont de petits hommes, de la hauteur
d'une coudée, qui habitent les montagnes des Indes
Orientales ; quelques-uns disent les extrémitez de
l'Affrique ; d'autres, les contrées Septentrionales ;
mais la plus commune opinion sur ce point, c'est la
premiere. Tous conviennent que ce Peuple, monté
sur des chévres et des beliers, armé d'arcs et
de fléches, chaque année, au Printems, fait la Guerre
aux Gruës ; qu'il écache, le long du rivage de la
mer, tout autant d'oeufs de ces oyseaux qu'ils en
peuvent rencontrer, leur principal but estant d'ex-
terminer cette race ennemie, qui les trouble et les
tourmente de tout temps. Pline écrit en son particu-
lier, qu'ils habiterent autrefois la Ville de Geranée
ou Thrace, d'où ils furent chassez par les Gruës ; &
c'est de là, sans doute, qu'ils prirent occasion de se
retirer dans les montagnes des Indes orientales. Il
les appelle quelquefois Spithamiens. Voila ce que
nous en rapportent les Anciens, & sur quoy l'on a
imaginé, non seulement l'entreprise des Pygmées;
mais encore une piece de Theatre de mesme nom,
comme estant plus convenable à l'établissement de
la chose. L'on n'a rien épargné pour faire reüssir
l'une & l'autre. Si les Curieux répondent aux soins
qu'on a pris pour leurs divertissemens, le succez, en
est infaillible. Ce qu'on n'a point veu jusqu'icy, des
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figures humaines de quatre pieds de haut, richement
habillées, en tres-grand nombre, sur un vaste &
superbe Theatre representer des pieces en cinq actes,
ornées de Musique, de Balets, de Machines vo-
lantes d'une invention toute nouvelle, & de chan-
gemens de Decorations, réciter, marcher, actio-
ner comme des personnes vivantes, & tres-agréa-
blement, sans qu'on les tienne suspenduës : c'est ce
qu'on verra desormais à l'Hostel Royal des Pyg-
mées, au Marais du Temple, à Paris.
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ACTE PREMIER.
La Salle entier represente un puissant Rocher ;
percé à jour, avec plusieurs niches, à droit & à
gauche, qui serviront de loges à ceux qui ne vou-
dront pas estre au Parterre. La Nature semble l'avoir
fait exprés pour découvrir au travers le pays enchanté
des Pygmées, & servir de passage, du moins aux yeux
des Spectateurs, qui souhaitent d'en remarquer les
beautez surprenantes. Ce lieu est disposé de maniere,
qu'on n'y souffrira ni la chaleur excessive de l'Esté, ni
le trop grand froid de l'Hyver. La façade & les sup-
ports du Theatre font partie de ce Rocher, & l'on en
voit sortir de part & d'autre quantité de cascades & de
jets qui forment un canal d'eau vive, au delà duquel
on découvre le Palais du Roy. La matiere dont il est
basti, l'Ordre, les parties & les ornemens d'Architec-
ture qu'on y apperçoit, n'ont rien de commun avec
tous les autres bâtimens qu'on trouve au reste de la
Terre.
Le Roy paroist inquiet & chagrin. Microton son
confident en impute la cause à l'approche des Gruës,
dont le nombre est plus grand qu'il n'a jamais esté; &
tâche à le tirer de son inquietude, en luy vantant le
zéle extréme de ses peuples, qui va jusqu'à faire pren-
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dre les armes aux femmes, ainsi qu'aux enfans, pour
la deffense de ses Estats. Le Roy luy fait entendre qu'il
se trouve moins embarassé des affreuses menaces de ses
ennemis que de ses deux filles, Parvulie son aînée, &
Pichonine sa cadete, dont la premiere a rejetté l'amour
de Picolus, un de ses Generaux d'armée, pour se gar-
der à la memoire de Timas, à qui elle avoit esté promi-
se en mariage ; & la seconde est recherchée par ce mê-
me Picolus, depuis qu'il a essuyé les refus de l'aînée,
& par Belus, en mesme temps, son autre General, & le
premier qui s'est déclaré pour cette cadette. Ces deux
Princes sont extrémement necessaires au Roy, pour
luy conserver ses Estats, sur tout, dans la presente con-
joncture, où ses ennemis semblent beaucoup plus
forts que luy. Si Parvulie eût agreé la recherche de
Picolus, Belus eût lieu d'épouser Pichonine ; le Roy
se fût fait de ces deux gendres de fermes appuis de
son Trône ; & l'obstination de Parvulie le prive de ce
grand avantage. D'ailleurs, il craint de faire un dan-
gereux mécontent d'un de ces deux Generaux, en donnant
sa cadette à l'autre ; c'est ce qui fait son trouble
& sa peine. Voyant approcher ces deux rivaux & les
Princesses, il commande à Microton d'aller au Tem-
ple, pour apprendre le succez d'un Sacrifice qu'il a or-
donné pour rendre Mars favorable à ses Armes, & de
luy en rapporter au plustost des nouvelles. Les deux
Princes, chacun en son particulier, se plaignent au
Roy de ce qu'il n'a point encor fait entr'eux le choix
d'un gendre, & nommé l'Epoux de Pichonine. Il s'en
excuse d'une maniere obligeante, & rejette la cause de
son
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son silence sur Parvulie. Picolus témoigne qu'il n'y
songe plus, d'un air qui luy attire une douceur trés-
piquante de la part de cette Princesse. Pichonine qui
trouveroit sa satisfaction à les voir tous deux unis
sous les loix de l'Hymen, d'autant qu'elle n'auroit
plus de traverses à essuyer dans ses amours avec Belus,
& qu'elle l'épouseroit suivant les souhaits, invite sa
soeur à traiter plus favorablement ce Prince ; mais elle
y perd son temps & ses paroles. Ces deux Rivaux
prests à se pousser au sujet de Pichonine, sont arrestez
par le Roy, qui voudroit remettre ce choix qu'ils pres-
sent aprés le combat : mais enfin il se voit obligé de
declarer , que celuy des deux qui sera le vainqueur de
ses ennemis, sera l'époux de sa cadette ; à quoy ils
donnent les mains avec plaisir. Microton revient du
Temple avec plusieurs Officiers & Assistans du Sacri-
fice, tous allarmez de ce qui s'y vient de passer ; &
deux des Officiers, aprés une symphonie qui marque
leur inquiétude & leurs alarmes, chantent ces pa-
roles,
Qu'allons nous faire,
Helas, helas,
Si le Dieu des Combats
Nous est contraire ?
Helas, helas,
O Mars estes-vous las
D'estre notre Dieu Tutelaire ?
Quoy ne voulez-vous pas
Détourner la misere,
B
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Et le trépas
De nos climats ?
Qu'allons-nous faire, &c.
Si des ingrats
Dans ces Estats
Ont ozé vous déplaire,
Confiez-nous vôtre colere,
Nous les immolerons nous-mesmes de ce pas.
Qu'allons-nous faire, &c.
Les autres expriment par leurs démarches &
par leurs actions, au son des instrumens, le cha-
grin, la crainte & la douleur qui les agitent. Le
Roy surpris de ces plaintes en demande la cause à Mi-
croton, qui luy donne lieu de craindre que Mars ne
favorise ses ennemis à son désavantage. Le recit qu'il
fait des incidens sinistres qui sont arrivez au Sacrifi-
ce, jette la peur & l'étonnement dans l'âme de Prin-
cesses ; Picolus n'y peut resister ; le Roy s'en laisse em-
parer ; Belus le r'assure : Sémiandre, un des Assistans, en
fait de mesme, & luy conseille de députer quelq'un
au Ciel, pour tirer de Mars l'éclaircissement de leur
doute. Le Roy, aprés avoir pris l'avis des Princes, le
commet avec Homoncius pour cette députation, dont
il se charge volontiers. Tous se retirent. Ormin con-
fident de Picolus, que les affaires d'Estat touchent
moins que celles de son amour pour Francine con-
fidente de Pichonine, dissipie les idées tristes & lugu-
bres que l'auditeur pourroit avoir conceuës dans les
Scenes précedentes, par son teste-à-teste avec sa maî-
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tresse. Ce pauvre amant se voyant enfin méprisé, se
veut tuër de desespoir ; mais le Roy luy fait le plaisir
de l'en empescher. Il demande à son Confident si Sé-
miandre doit bien-tost partir ; Il apprend qu'il le verra
dans peu s'enlever aux Cieux sur un char attelé de
quatre Aigles, que la faim & l'instinct naturel portent
à suivre en l'air du gibier en vie, que Sémiandre &
Homoncius tiennent en veuë de ces oyseaux ; mais
dans un tel éloignement, qu'ils n'y peuvent point at-
teindre. Ces deux Députez paroissent aussi-tost dans
leur machine. Le premier fait les complimens ay Roy,
qui luy promet une récompense considerable au re-
tour de son voyage. Ils poursuivent ensuite leur rou-
te, & le Roy se retire incontinent aprés, avec sa suite.
Le vol de ces deux Députez est assez nouveau dans son
espece, puisqu'il part d'une des aisles gauche du Theâ-
tre, comme pour entrer dans celle qui luy est opposée ;
& neantmoins se va perdre sur le Cintre.
Fin du premier Acte.
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ACTE SECOND.
Un Parc composé de Jardinages, de Parterres,
de Bois, de Figures, de Fontaines, & autres em-
bellissemens, en fait la décoration.
Ce lieu, pour ainsi dire, sert d'azyle à Parvulie
contre les persecutions continuelles du Roy son pere,
qui s'efforce de luy arracher du coeur l'amour qu'elle
veut éternelement conserver pour le Prince Timas,
dont les funestes idées l'entretiennent dans des cha-
grins & des douleurs qui ne luy donnent aucun relâche,
La Plainte qui suit, & qu'elle chante, pour donner plus
de force à sa passion, fait voir les sentimens qui re-
gnent dans son ame.
PLAINTE DE PARVULIE
Que feras-tu, mal-heureuse Princesse,
Que dois-tu devenir ?
Tu ne reverras plus l'objet de ta tendresse ;
S'il vit, c'est dans ton coeur, & dans ton souvenir,
Helas, & chacun s'interesse
A l'en bannir.
Que feras-tu, mal-heureuse Princesse,
Que dois-tu devenir ?
On pretend que j'oublie
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L'illustre Amant qui me tient sous sa loy,
Que je le prive de ma foy :
Non, je ne consens point à cette perfidie :
Qu'on m'arrache plûtost le jour,
Je perdray moins qu'en perdant mon amour.
Mais seule avec tant de foiblesse,
Pourras-tu long-temps soûtenir
Les durs efforts qu'on redouble sans cesse
Contre l'unique objet de ta juste tendresse,
Dont on cherche à te desunir ?
Que feras-tu, mal-heureuse Princesse,
Que dois-tu devenir ?
Aprés un moment de silence & de reflexion secret-
te, elle reprend la parole, & chante l'Air suivant.
AIR DE PARVULIE
Cherchons l'Echo dans le fonds de ces Bois,
Luy seul par sa charmante voix
Peut soulager un coeur qui languit dans ses chaînes:
Il offrira du moins ce plaisir à mes peines,
De me redire incessamment
L'aimable nom de mon Amant.
Elle n'a pas plûtost cessé de chanter, qu'elle apper-
çoit avec chagrin Zélone sa confidente, à qui elle
confirme la resolution où elle est, de ne changer ja-
mais son amour pour Timas. Zélone luy répresente
quíl a esté défait dans le dernier combat donné con-
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tre les Gruës. Cette raison, & plusieurs autres qu'elle
employe pour la persuader du contraire de ses senti-
mens, ne servent qu'à l'y affermir davantage. Des
Bergers enfoncez dans l'épaisseur des Bois, qui ne
songent qu'à se divertir entr'eux, chantent fort à pro-
pos le Dialogue suivant.
DIALOGUE DES BERGERS.
PREMIER BERGER.
Il n'est rien de si beau qu'un coeur tendre & fidelle.
SECOND BERGER.
Il n'est rien de si doux qu'une amour éternelle,
Alors qu'un autre coeur brûle des mesmes feux.
PREMIER BERGER.
C'est de quoy remplir tous nos voeux.
ENSEMBLE.
Mais quand on brûle seul, & non pas deux à deux,
Il n'est rien de moins beau qu'un coeur tendre & fidelle;
Il n'est rien de moins doux qu'une amour éternelle.
Zélone invite encore cette Princesse à se défaire d'un
feu qui la fait brûler en vain. Parvulie luy ferme la
bouche en peu de mots, dont voicy les derniers.
Ce sont là de l'Amour les veritables loix,
Aimer toûjours, & n'aimer qu'une fois.
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Enfin, ne sçachant plus par où combattre la réso-
lution de sa Maîtresse, elle souhaiteroit que les mes-
mes Bergers expliquassent, à son défaut, ces maximes
amoureuses. Ils le font sans paroistre de concert avec
elles, & chantent les paroles suivantes.
CHANSON DES BERGERS
Il faut, il faut aimer toûjours,
Quand nous sommes aimez sans cesse ;
Mais si d'un costé l'amour cesse,
De l'autre il doit finir son cours.
Parvulie reste inébranlable dans son dessein d'ai-
mer Timas éternellement, nonobstant que Zélone
luy ait redit ce qu'elle vient d'entendre des Bergers;
mesme ajoûté que la mort luy doit avoir enlevé l'a-
mour de son Amant avec sa vie. Pichonine fait plaisir
à Zélone de la relever d'un entretien où elle auroit
peine à fournir. Cette Cadette n'a pas plûtost com-
mencé de parler à son aînée en faveur de Picolus,
qu'elle est contrainte à se taire. C'est en vain qu'elle
luy voudroit faire croire que le seul interest d'Estat
l'anime en ce rencontre, puis que Parvulie, non seu-
lement la force à déclarer que Belus est le Souverain de
son ame ; mais encore luy fait entendre qu'elle con-
noist bien que la recherche de Picolus la gêne &
l'outrage, qu'elle s'en taist au Roy pour ne le pas aigrir,
& qu'enfin elle n'aimeroit à le voir son Beau-Frere, que
parce qu'elle le hait pour sa seule personne, & plus en-
core, pour la qualité de son époux qu'il recherche avec
empressement. Parvulie, aprés avoir raillé finement sa
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soeur, la voyant preste à s'emporter, luy en épargne la
peine par sa retraite. Pichonine demeure seule avec sa
confidente, qui calme, autant qu'elle peut, le trouble
de son coeur. Bélus, avant que de s'engager au Com-
bat, vient prendre congé de sa Princesse. La retenuë
de l'une & l'ardente amour de l'autre font la matiere
d'une conversation charmante, que le désespoir
d'un Amant qui se voit rebuté, démentiroit à la fin,
si la tendresse allarmée de Pichonine ne forçoit sa
bouche à déclarer ouvertement son amour à ce Prin-
cesse, à qui cette déclaration manquoit pour s'en croire
absolument aimé. Bélus reste dans une joye indicible,
& dans les ravissemens inconcevable: mais l'abord de
son Rival, sa fausse bravoure, & ses railleries grossie-
res, l'obligent à soûtenir le caractere d'un veritable
Heros & d'un Amant qui se connoist aimable autant
qu'il est aimé. Le Roy survient & s'étonne de voir ces
deux Generaux ensemble éloignez des Armées, dont
il leur a donné le commandement. Bélus s'en justifie.
Picolus prest à faire les mesme, s'arreste pour faire ob-
server Sémiandre qui revient des Cieux, avec des as-
seurances de r'emporter une entiere victoire sur leurs
ennemis, & d'un secours extraordinaire que Mars leur
doit envoyer à ce sujet. On peut s'imaginer combien
ces agreables nouvelles causent de joye dans l'esprit
du Roy, & combien elles relevent le courage des
Princes. Les sentimens genereux d'une part, & les
obligeantes promesses de l'autre ne manquent pas;
& ce sont eux qui terminent cét Acte. Les Ber-
gers qu'on vient d'entendre chanter, sans les avoir
veûs, paroissent aux yeux des Auditeurs, pour leur
chanter
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chanter les paroles suivantes ; & dancer aprés une
Entrée de Balet, qui convient au sense de ces par-
oles.
AIR DES BERGERS.
Tout est mort dans nôtre vie,
Sans l'Amour & ses douceurs ;
Il est l'ame de nos coeurs,
Quand ils suivent son envie :
Consentons tous au trépas
Plûtost que de n'aimer pas.
Fin de second Acte.
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ACTE TROISIESME
Le Theâtre répresente, d'un costé, le camp des
Pygmées, & de l'autre des rochers inaccessibles,
avec la Mer en perspective.
Timas paroist en l'air avec trois de ses Amis, tous
portez par des Gruës, & tous dans le dessein de déli-
livrer à jamais la Patrie des ennemis qui la tourmen-
tent. Ce Prince qui ne doit pas estre surpris pour
mieux surprendre, entendant du bruit, s'en retourne
derriere les rochers, d'où il estoit sorty. Les Pygmées
marchent & se rangent en bataille. Le Roy fait un
discours à ses Armées, qui seul donneroit du courage
aux plus timides. Les Generaux y répondent comme
ils doivent. Microton donne avis au Roy de l'appro-
che des Gruës, dont le nombre est plus grand qu'il
n'a jamais esté. Les Princes se réjoüissent d'avoir une
si belle occasion de signaler leur valeur, & Picolus va
se mettre à la teste de son Armée. Bélus prie le Roy
de se retirer ; ce qu'il fait avec des termes fort obli-
geans. Ce brave General voyant les Gruës fort avan-
cées, donne les ordres necessaires pour le combat,
qui se fait ensuite avec beaucoup de vigueur au bruit
d'une Symphonie, qui donneroit envie de combattre
à ceux qui n'y songeroient pas. Timas, dans le temps
que les Gruës sont toutes assemblées, & s'acharnent
le plus au carnage, s'éleve en l'air au dessus d'elles,
dans toute l'étenduë de leur Armée, avec tous ceux de
ses amis & de ses confidens, qu'il a disposez à son ex-
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pédition : ils laissent tous tomber des filets qui les enve-
lopent & les aterrent de telle sorte, qu'elles ne sont plus
en estat ny d'attaquer ny de se défendre. Bélus s'ima-
gine alors que ce secours extraordinaire est celuy que
Sémiandre a fait esperer de la part de Mars. Il luy
vient à propos pour empescher ses soldats de prendre
la fuite, & pour leur faire achever la victoire que
Timas a commencé d'asseurer. On combat enfin avec
une ardeur incroyable. Il ne reste que tres-peu de
Gruës qu'on enchaîne. Les Pygmées se retirent au son
des instrumens qui joüent des fanfares. Bélus apper-
cevant de loin Timas sans le reconnoistre, & quelques-
uns de ses Amis à sa suite, s'arreste pour sçavoir quels
ils sont. Il est fort surpris, & fort ravy quand il revoit
ce Prince qu'il estime infiniment, aprés avoir crû si
long-temps qu'ils estoit mort. Timas luy fait entendre
que ce secours, dont j'ay parlé cy-devant, est l'effet de
son amour pour la Patrie, & de l'assistance de ses amis.
Ces deux Princes, aprés quelques complimens reci-
proques, quittent la Scene pour aller informer le Roy
de ce qui s'est passé. Ormin voulant meriter les bonnes
graces de sa Maîtresse, qui n'aime que les gens de
coeur, fait ce qu'il peut pour se montrer vaillant. Il
jure, il peste, il paroist fort en colere, il vomit des in-
jures, il tranche, il pointe, il estocade de loin contre
les Gruës qui restent sur la place. Que luy serviroit-il
de s'en approcher, & de porter ses coups sur elles, puis
qu'elles ne les sentiroient pas ? Ce seroit peine perduë.
Jusques-là jamais homme n'a paru si lâche, qu'au moment
qu'il entend des soldats qui viennent pour enlever les
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corps des Pygmées & des Ennemis qui sont demeurez
dans le Combat, & qu'on parle d'assommer & d'ache-
ver ce qui conserveroit encore quelque reste de vie.
Sa prudence luy conseille de faire semblant d'avoir
perdu le jour, pour ne le pas perdre en effet : il donne
aveuglement les mains à cét avis salutaire. Comme il
voit dans la suite, qu'on le plaint de sa disgrace, &
qu'on ne songe point à luy faire aucun mal, mais seu-
lement à l'emporter avec les autres corps morts ; il se
ressuscite luy-mesme, & finit cét Acte par quantité
de plaisanteries fort divertissantes. Des soldats armez
dançent, en réjoüissance de la Bataille gagnée sur les
Gruës, & forment une Entrée de Balet toute de Jeux &
de Plaisirs. Le cliquetis de leurs Armes, les acclama-
tions publiques, le bruit des instrumens, toutes ces
choses ensemble font un mélange pour les yeux & pour
les oreilles, qui n'a rien que de fort charmant. L'on
chante les paroles suivantes en faveur de la Victoire.
CHANT DE VICTOIRE.
Victoire, Victoire, Victoire.
Bannissons de nôtre mémoire
Les chagrins & les maux souffers :
Victoire, Victoire, Victoire.
Ne songeons qu'à chanter la gloire
Des Heros qui brisent nos fers :
Victoire, Victoire, Victoire.
Ne pensons, malgré l'humeur noire,
Qu'à joüir des plaisirs offers :
Victoire, Victoire, Victoire.
Fin du troisiéme Acte.
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ACTE QVATRIESME.
La Scene change & fait voir une Place publique
composée de plusieurs sortes de bâtimens, &
quantité de Pygmées aux fenestres, en attendant le
triomphe des Vainqueurs.
Le Roy, que la Victoire asseure sur son Trône, en
mesme temps qu'elle établit pour jamais le repos &
la liberté de ses Peuples, exprime la joye qu'il en
ressent. Pichonine au contraire, se plonge dans un pro-
fonde tristesse, se voyant prés de passer dans les bras
d'un Prince pour qui elle n'a que du mépris & de
l'aversion. C'est Picolus, à qui l'on attribuë la vi-
ctoire, & qui, suivant la parole expresse du Roy, que
le Vainqueur sera l'époux de sa cadette, la doit in-
failliblement épouser. La repugnance, les larmes, les
prieres, les violens transports de cette Princesse ne
peuvent vaincre la fermeté de son pere, & le faire
consentir à violer sa parole. Microton saisi de dou-
leur vient informer le Roy de la mort d'un des
Generaux. Pichonine souhaiteroit que ce fût Pico-
lus; mais Microton ne sçait absolument qui des
deux a perdu la vie, & toutefois donne lieu de croire
que c'est Bélus, plûtost que son Rival. Le coup est
trop accablant pour la Princesse, elle y succombe aussi
dans le moment, & se pâme entre les bras de Francine.
Le Roy donne ordre à son confident d'aller chercher
du secours. Parvulie survient & se montre fort sur-
prise de trouver sa soeur en cét estat. Elle en apprend
la cause de son Pere. Tous deux, & Francine de son
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costé, font ce qu'ils peuvent pour la faire revenir de
sa pâmoison. Le nom de Bélus, qu'elle entend pro-
noncer, fait luy seul plus que tout le reste. Ce qui
oblige le Roy de luy faire accroire que ce Prince est
vivant, & qu'elle le doit bien-tost voir, supposant
qu'un courier, dans le temps qu'elle estoit évanoüie,
est venu luy en apporter la nouvelle asseurée. Cette
fausseté veritable luy épargne la moitié de ses dé-
plaisirs. Elle reste toûjours en proye aux autres, que
luy cause l'affreuse pensée d'épouser l'objet de sa haine.
Un soldat annonce l'arrivée du Vainqueur. Pichonine
se retire aussi-tost, ne pouvant souffrir la veuë de ce
Prince odieux, ny mesme qu'on en parle en sa présen-
ce. Un moment encore l'eust fait sortir de son erreur
& de ses chagrins pour entrer dans une joye inconce-
vable ; elle eust veû son cher Bélus, contre l'attente
de toute la Cour ; elle eust appris que Picolus avoit
usurpé la qualité de Vainqueur qui appartenoit à son
Rival, qu'il auroit assassiné sans ce soldat à qui il avoit
confié son dessein, & qui avoit feint de le vouloir exé-
cuter pour en empescher la cruelle exécution ; & pour
surcroist de contentement elle eust appris la mort de
ce perfide. Parvulie a esté mieux inspirée, de demeu-
rer auprés son Pere ; elle revoit son aimable Timas,
qu'elle croyait dans le tombeau. Toutes ses espe-
rances revivent, & ses déplaisirs meurent pour ja-
mais. Ces Princes sont receus du Roy comme ils le
meritent. Timas luy rend compte de ce qu'il a fait
pendant son absence, & luy explique par quel moyen
il a secouru ses Armées, & contribué à la Victoire
qu'on a remportée sur les Gruës : aussi le Roy veut
qu'il triomphe conjointement avec Bélus, mais d'une
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autre manière, & luy accorde la main de Parvulie,
dont il a tout le coeur. Ceux qui liront ou verront
representer la Piece auront la satisfaction de remar-
quer quantité de jeux de Theâtre, de surprises & d'en
tretiens touchans qui sont renfermez, non seulement
dans cét Acte ; mais encore dans tous les autres, &
dont je ne parle point icy pour abreger ce Discours,
autant qu'il m'est possible. Ormin qui n'a que sa Fran-
cine en teste, & qui la cherche par tout, la rencontre
fort empressée d'aller trouver le Roy. Il ne peut jouïr
qu'un moment de son entretien, encore est-il forcé ;
ce moment toutefois qu'il passe avec elle, en fera passer
de fort agreables à l'auditeur. Le Triomphe de Bélus,
par terre, & de Timas en l'air, sur les Gruës, se fait avec
toute la pompe & toute la magnificence qui luy con-
viennent. Le spectacle en est d'autant plus curieux
qu'il est rare & particulier à ce Peuple. Plusieurs gens
de qualité prevenans les réjoüissances publiques, dan-
cent une Entrée de Balet tres-galante, aprés qu'un
d'eux a chanté ce qui suit.
CHANSON D'UNE PERSONNE
DE QVALITE'.
L'Amour a pour nous
Des peines cruelles ;
L'amour a pour nous
Des plaisirs bien doux :
Les Ames rebelles
Souffrent ses rigueurs ;
Les Amans fidelles
Goûtent ses douceurs.
Fin du quatriéme Acte.
24
ACTE CINQVIESME.
C'est dans un Palais beaucoup plus magnifique
que le premier, enrichy de colomnes de lapis, de
plumes d'oyseaux de differentes couleurs, & autres
choses précieuses, que se passe le dernier Acte.
Sémiandre fait entendre au Roy, que son voyage
aux Cieux est purement supposé, & que c'est une ruse
qu'il a pratiquée pour r'affermir le courage des Peu-
ples, que les incidens fâcheux arrivez au Sacrifice
avoient extrêmement ébranlez ; & pourtant que sa
machine luy a servy pour aller trouver Timas, avec
qui il a toûjours eû commerce pendant son absence,
afin de le presser de s'approcher au plûtost, pour met-
tre au jour l'illustre entreprise dont le succés est si
fa-
vorable à la Patrie. Le Roy luy en sçait bon
gré, &
commande à Microton de faire venir Pichonine. Sé-
miandre s'entretient avec luy de la joye qu'il croit que
cette Princesse doit ressentir de son mariage avec Bé-
lus, la croyant informée de la verité touchant le
vain-
queur & de la mort de Picolus : mais il apprend que
l'erreur de cette Princesse dure encore, & que le Roy
l'y entretient exprés, pour la punir d'avoir esté
rebelle
à ses volontez, au sujet de Picolus, qu'il luy parloit
d'épouser, dans le temps que luy-mesme le croyoit
autheur de la victoire. Elle arrive avec Microton qui
la conduit. Son pere la presse de préparer sa main pour
la donner au vainqueur ; elle y résiste autant qu'elle
peut. Enfin, aprés avoir inutilement tenté les
prieres
&
25
& les pleurs, elle luy présente un poignard, & le
con-
jure de le luy plonger dans le sein. Bélus se trouve
à
propos pour la désarmer. Ce n'est pas l'obliger dans
le désespoir où elle est, elle le fait bien
connoître par
les instances qu'elle fait à ce Prince de luy ravir le
jour, ou de la délivrer d'un hymenée qui luy
paroist
plus terrible & plus cruel que la Mort. Il est aisé de
penser qu'il n'a point d'oreilles pour ces outrageantes
prieres ; car comme il croit sa maîtresse
désabusée
des faux bruits que Picolus avoit fait courre, & per-
suadée de la verité, ainsi que toute la Cour, il
s'ap-
plique toute la répugnance & tout l'aversion qu'el-
le montre pour ce mariage, auquel il aspire avec
tant d'empressement, & ne peut consentir à se trahir
luy-mesme, en donnant les mains à la perfidie ap-
parente qu'elle semble opposer à son ardeur fidele.
Pichonine prend son refus pour un sensible outra-
ge, & le traite avec tout le mépris & toute
l'indi-
gnation qu'elle croit luy devoir. Il ne sort point
pour cela du respect ; il se plaint seulement de ce
qu'elle n'a point esté présente au triomphe ; &
en at-
tribuë la cause au peu de cas qu'elle fait de sa per-
sonne & de ses feux. Cette plainte l'oblige à luy
faire valoir ce procédé comme une insigne masque
de son amour extrême ; n'ayant pû, dit-elle, pren-
dre plaisir à voir son rival (c'est Picolus dont elle
entend parler) parmy les acclamations publiques,
insulter à leurs feux & dérober sa gloire ; ny
s'ima-
giner qu'il ait merité les honneurs qu'il a receus, &
les
lauriers dont on l'a couronné Timas présent
à cet en-
tretien, qui n'est point informé de l'erreur de cette
Princesse, & qui vient de triompher avec Bélus, se
fait
D
26
une sanglante injure de ce discours piquãt ; il la traite
aussi, sur tout, au sujet de ce mot de rival, d'une ma-
niere qu'on auroit peine à luy pardõner, si la
présence
de Parvulie ne l'excusoit en quelque façon. Pichonine
en paroist toute surprise, d'autant plus qu'elle ne
pense point à ce Prince ; & comme elle veut
éclairer
toutes choses, sa soeur l'entreprend & la pousse assez
pour vanger son amour & ses charmes qu'elle croit
avoir esté cruellement outragez. Le Roy pouvoit
épargner tous ces déplaisirs à Pichonine ;
mais il y
semble prendre plaisir. Elle en fait cesser une partie
par la déclaration qu'elle fait, que ce qu'elle a dit
jusqu'icy de désobligeant, ne regarde ny sa soeur
ny Timas, mais seulement Picolus ; & son pere la
délivre de tous les autres en luy apprenant la mort
de ce Prince, dont le nom seul luy a causé tant de
maux & d'alarmes ; luy assûrant encore Bélus
pour
son époux. Les tendres éclaircissemens, les douces
esperance, la joye & les plaisirs prennent la place
des troubles, des chagrins, des larmes & des peines
qui ont regné jusqu'à present. Le Roy ne veut plus
entendre parler désormais que de réjoüissance.
Fran-
cine secondant ses intentions, invite chacun à les
suivre par ces paroles qu'elle chante.
CHANSON DE FRANCINE
Joüissez, joüissez, des charmes de la vie,
Tandis qu'ils flatent vos desirs ;
Il n'est plus temps de goûter les plaisirs,
Lors qu'on en a passé l'envie :
27
Les biens les plus charmãs perdent tous leurs appas,
Du moment qu'ils ne plaisent pas.
Si le Roy parle d'établir des jeux & des festes,
c'est, sur tout, pour y honorer le Monarque Dieu des
François, & pour luy rendre grace de la glorieuse
protection, dont les Pygmées luy sont redevables.
Les Princes & les Princesses applaudissent ces no-
bles sentimens. Mercure paroist en l'air, & leur té-
moigne que les Dieux les approuvent. Voicy com-
me il s'explique.
DISCOURS DE MERCURE.
Les Dieux viennent de tout entendre,
Et je vous declare pour eux,
Qu'ils ne prendront jamais pour une offence,
Que vous instituiez des festes & des jeux
En l'honneur du Dieu* de la France ; *LE ROY
Que vous poussiez, vers luy des voeux ;
Et que vous l'adoriez dans des Temples fameux.
Le Soleil traversant le Ciel sur son char, qu'il con-
duit en demi-cercle, le déclare en son particulier,
avec des termes trés-obligeans. Ce sont ceux qui
suivent.
DISCOURS DU SOLEIL.
Quant à moy, je luy céde en tout la
préference ;
Et si les nuits, aussi-bien que les jours,
Ne servoient pas à son ardeur guerriere,
D ij
28
Dans le milieu de ma carriere,
Souvent pour luy j'arresterois mon cours.
Le Soleil estant disparu, Mercure recommence à
parler de la sorte.
AUTRE DISCOURS DE MERCURE.
Quoy que de ma nature,
Je sois un peu fourbe & menteur,
Le Soleil qui ne fût jamais un imposteur
Fait voir que mon discours est la verité pure.
Mars croit qu'il est de son devoir de faire la mesme
chose. Il sort du fonds de la Gloire, sur son char,
qu'il fait descendre à trois pieds de terre, & s'en
ac-
quite de fort bonne grace. Aprés quoy il remonte
aux Cieux, vers le cintre, avec une telle rapidité,
que la veuë a peine à la discerner. Jugez si Mars
n'est pas pour le moins autant éloquent, qu'il est
brave ; & consultez pour cela les termes suivans,
dont il se sert.
DISCOURS DE MARS.
Moy pareillement je l'assûre ;
C'est bien à ma confusion,
Et je suis garant que Mercure
Dit vray dans cette occasion.
Ile peut encor plus dire ;
Mesme, il en a permission.
La France est à présent un si célebre
Empire,
Que mes Co-éternels, s'il estoit question
29
De l'échanger (par supposition)
Contre leur sejour qu'on admire,
Ils recevroient bien-tost la proposition,
Y souscrivãt, sans doute, ils n'auroient pas du pire ;
Pour moy, je ne dirois pas non :
Je me contenterois à moins (l'osay-je dire ?)
Je me contenterois de porter le grand nom
Du Monarque Divin, qui... mais je me retire.
Mercure disparoist au mesme instant que Mars, luy
coupant chemin, par un vol hemi-sphérique, tout
contraire à celuy du Soleil. Toute la Cour se retire
pour aller joüir des plaisirs qui luy sont préparez.
Deux partis, l'un de Vignerons & l'autre de Ber-
gers, font voir la part qu'ils prennent à la joye pu-
blique. Un des premiers chante ce qui suit.
CHANSON DES VIGNERONS.
Compagnons, guerre, guerre, guerre
Contre l'amour & le chagrin ;
Armons-nous du pot & du verre,
Bachus conduit nôtre destin.
Si quelque soin nous presse
Dans ce combat divin,
C'est qu'on tire sans cesse
Par tout des coups de vin.
Les Vignerons dancent ensuite. Le mesme chante
ce second couplet.
30
SECOND COUPLET DE LA CHANSON
DES VIGNERONS.
Combattons tous avec audace,
Et cédons au nombre des coups ;
Il nous faut rester sur la place,
Et demain nous revivrons tous :
Quand il s'agit de boire,
Les loix du Dieu Bachus
Ne donnent la victoire
Qu'à ceux qui sont vaincus.
Une lumiere toute surprenante, que la veuë ne peut
presque supporter, oblige le Roy & toute la Cour
d'interrompre cette réjoüissance, pour chercher la
cause de cette merveille. Jupiter assis sur son Trône,
dans un ciel tout brillant de gloire, au milieu de
tous les Dieux, la luy fait bien-tost connoître, & luy
confirme ce que Mercure luy a témoigné de leur
part.
C'est ainsi qu'il en parle.
DISCOURS DE JUPITER.
Tu vois au milieu de ses Dieux
Le Maître du Tonnerre.
Ils te confirment par ma voix,
Ce que Mercure a dû te faire entendre
Au sujet du Dieu des François.
Le Ciel prendroit le party qu'il faut prendre
S'il se soûmettoit à ses loix. [ples,
Nous vous sçaurons bon gré de luy bâtir des
Tem-
Et dans nos coeurs, au moins, nous suivrons vos
exemples.
31
N'ayez point de plus chers desirs,
Que de servir, tantost à ses plaisirs,
Et tantost à chanter sa gloire :
Nous en ferons de mesme, & vous le devez croire.
Que dans tout l'Univers,
Et sur la Terre, & dans les Airs,
Cette nouvelle soit semée
Par Mercure & la Renommée.
Ces deux Divinitez obeïsssent incontinent à ses or-
dres. Elles s'élancent, pour cét effet, du Ciel en
terre ;
s'élevent ensuite en l'air, formant un demy-rond, à
l'opposite l'un de l'autre, & prennent enfin leur route,
coste à coste, vers le Cintre, où elles se
dérobent aux
yeux des Spectateurs. Les Vignerons & les Bergers
que la presence du Roy & de la Cour avoit troublez
dans leurs plaisirs, recommencent leurs Jeux & leurs
Chansons, pour achever la réjoüissance publique &
les divertissemens de la Piece.
CHANSON DES VIGNERONS.
Heureux qui peut suivre
Le Dieu des Tonneaux!
Le Vin seul nous livre
Les biens sans les maux.
Le plus doux Empire,
Bachus, c'est le tien ;
Si l'on y soûpire,
C'est d'estre trop bien.
Les Bergers jaloux des interests de leur Dieu, font
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chanter sur le mesme air des Vignerons les paroles
suivantes à la gloire de l'Amour.
SECOND COUPLET CHANTE' PAR UN
des Bergers sur l'air des Vignerons.
Soyons sous les armes
Du Dieu des amours ;
Parlons de ses charmes,
Pensons-y toûjours :
Ainsi nôtre vie
Dans tous ses momens
Se verra remplie
De plaisirs charmans.
Leurs agreables débats se terminent enfin par un
heureux accord. Ces paroles qu'ils chantent d'un &
d'autre party, en r'enferment les articles & les rai-
sons incontestables.
TROISIESME COUPLET CHANTE' PAR LES
Bergers & les Vignerons ensemble.
Bachus sur la terre
Fût bien amoureux ;
L'Amour & sa Mere
Boivent dans les Cieux :
Voulons-nous nous faire
Un sort plus heureux ?
Cessons nôtre guerre,
Et faisons comme eux.
L'entrée de Balet qu'ils dancent tous ensemble, est
l'agrément qu'ils y donnent.
Fin du cinquiéme Acte.
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