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Le Théâtre de la foire à Paris

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Les Amours de Microton (1676)


LES AMOURS

DE

MICROTON,

OU LES

CHARMES D'ORCAN,

TRAGEDIE ENJOUEE,

MESLEE D'ORNEMENS

singuliers & divertissans. Representée par la Trouppe Royale des Pigmées, établie au Marais.

A PARIS,

Et se distribuë à l'Hostel des Pigmées, au Marais. AVEC PERMISSION.

3

VOICY une nouvelle Entreprise des Pig-

mées : Ils ont lieu d'en espérer un succés

favorable, puisqu'ils n'ont rien épargné

pour faire connoistre qu'ils ne sont venues

en France que pour y paroistre avec éclat. Vous en

verrez l'effet dans la Representation  des Amours

de Microton, ou des Charmes d'Orcan. Les Déco-

rations auront des agrémens si particuliers, que

quand ils ne seroient pas soûtenus par la diversité

des Pas figurez, ils mériteroient seuls d'exciter la

curiosité de tout Paris : Ainsi il seroit difficile que la

douceur des Voix & le charme de la Symphonie se

meslans à tant de raretez, ne forment un Spectacle

assez beau & assez divertissant pour estre dignes de

l'approbation des plus severes Critiques.


4

ACTE PREMIER.

LE Theatre represente une Forest, dont

l'éloignement trompe agreablement

la veue par la beauté de la Perspective.

   La Bergere Philis se plaint à Dorine

son Amie de la perte de son coeur qu'elle avoit

longtemps refusé aux soins empressez de quantité

de Bergers qui avoient tâché de s'en rendre dignes.

Elle luy avouë en soûpirant, qu'elle n'a pû resister

au mérite de Silvandre, en qui elle trouve tout ce

qui est capable de la faire consentir à aimer. La

Bergere Dorine louë le choix qu'elle a fait de Sil-

vandre, comme le Berger de tout le Hameau le

plus digne de posseder son coeur, & elle la rassure

en mesme temps, sur la crainte qu'elle a qu'il ne soit

pas assez constant, & qu'il ne luy rende ce coeur

qu'elle luy a donné avec tant de tendresse.

   Silvandre qui cherche sa Maistresse depuis long-

temps dans le Bois, l'a rencontré enfin, & avec tout

l'empressement dont l'Amour est capable, il luy

fait connoistre la tendresse de ses sentimens. Dorine

declare à Silvandre qu'il est heureux ; ce qui luy est

confirmé par Philis, qui luy ayant marqué la recon-

noissance qu'elle a de son attachement, luy fait voir

la crainte que luy causent les folies & les importu-


5 nitez de Microton, qui luy est d'autant plus insu- portable, qu'elle croit qu'on ne doit écouter qu'un seul Amant. Dorine luy dit qu'elle ne connoist qu'elle à qui la quantité d'Amans fassent peur ; & que si les Fous ne plaisent pas, du moins ils font nombre, & pour les divertir, elle leur chante une Chanson sur ce sujet.

CHANSON DE DORINE.

C'est peu de n'avoir qu'un Amant,

Rien n'est plus doux ny plus charmant

Aux yeux d'une Bergere

Douce ou severe,

Que de savoir soûmis à ses Loix

Plusieurs Soûpirans à la fois.

&

Le grand plaisir de les voir tous,

Jeunes, âgez, sages & foux,

Raconter leur martire,

Pleurer, ou rire,

Et de voir soûmis sous ses Loix

Plusieurs Soûpirans à la fois !



   Le Berger Microton qui a entendu cette Chan-

son, raille Silvandre, luy disant que ces paroles s'a-

dressent à luy. Philis ennuyée d'entendre les ex-

travagances de Microton, sur la prétention qu'il

a de l'épouser, la chasse, & engage Silvandre à

l'emmener. Microton prie Philis de vouloir en-


6 tendre une Chanson qu'il a faite sur l'amour lan- guissant de Silvandre, & luy fait chanter les Paroles suivantes qu'elle ne peut se dispenser d'écouter.

CHANSON D'UN BERGER.

Les Amans qui sont langoureux,

Et ceux qui font les doucereux,

Me semblent dignes de risee ;

L'Amour ou chagrin, ou coquet,

N'est pas mon fait,

La Joüissance est ma visee,

Le surplus n'est que du caquet.



   Apres que Silvandre est sorty avec Microton,

Philis chagrine de se voir persecutée, prie Dorine

de la vouloir servir pour la délivrer de cet Extra-

vagant. Dorine s'engage avec joye à faire ce qu'elle

desire, & luy promet d'employer le pouvoir qu'elle

a sur la Bergere Elise, pour engager le Magicien

Orcan dont elle est aimée, à vouloir guerir par ses

charmes les foles amours de Microton. Philis la

remercie ; & comme elles veulent continuer leur

entretien, elles entendent le bruit des Chasseurs

qui les obligent de se retirer. L'on voit au fonds du

Theatre des Chasseurs à cheval qui courent un

Cerf, & l'ayant pris, viennent sur le Theatre. Un

Chasseur s'avance, & chante cet Air en faveur de

la Chasse.


7

CHANSON DES CHASSEURS.

Apres avoir longtemps aimé,

J'ay quitté l'Amour pour la Chasse ;

Plus je parroissois enflamé,

Et plus ma Belle estoit de glace :

Sur l'Amour la Chasse a le prix ;

Le Chasseur prend, l'Amant est pris.



   Les Chasseurs dansent une Entrée tres agreable

& tres-divertissante. Le Chasseur chante le second

Couplet.



L'on goûte des plaisirs charmans

A courir les Bois & les Plaines,

Quand les plus fideles Amans

Sont dans les fers & dans les peines :

Sur l'Amour la Chasse a le prix ;

Le Chasseur prend, l'Amant est pris.



   Les Chasseurs recommencent leur Entrée, &

finissent l'Acte.


8

ACTE II.

Un jardin diversifié de Fleurs paroist au

fonds du Theatre, & fait une partie de la

Décoration de cet Acte.

   Silvandre ennoyé des impertinences de son

Rival, vient avec empressément chercher Philis

pour luy en faire le recit, & rencontre Dorine qui

le console de son chagrin. Philis entre, & demeure

toute surprise d'apprendre de Silvandre que Mi-

croton la veut absolument épouser. Dorine se mo-

quant des pensées de cet Extravagant, & les ayant

priez de ne se point inquiéter, elle les laisse pour al-

ler chercher Elise qu'elle n'a pû encore rencontrer.

   Silvandre & Philis s'entretiennent de la passion

qu'ils ont l'un pour l'autre, & sont interrompus pas

des Hautbois, d'un Berger & d'une Bergere qui

chantent dans le Bois le Dialogue qui suit, sur les

peines de l'absence.



DIALOGUE D'VN BERGER

ET D'UNE BERGERE.

LE BERGER

Apres les douceurs que l'absence

Fait souffrir aux parfaits Amans,

On compte pour rien les tourmens

Dont les Dieux irritez prennent de nous vengeance.




9 LA BERGERE Deux Coeurs parfaitement unis, Ne souffrent éloignez, que des maux infinis. LE BERGER Le plaisir d'estre seuls ensemble, N'en peut avoir qui luy ressemble. Tous deux ensemble. A moins que d'aimer comme nous, On connoist peu de biens si doux. Ce Dialogue qui exprime les douceurs qu'une parfaite union fait goûter aux Amans, donne oc- casion à Philis & à Silvandre de s'assurer l'un l'autre d'une eternelle amitié. Microton qui les voit ensemble, s'arreste pour les écouter, dans la pensée qu'il a que Philis impor- tunée de Silvandre, luy ordonne de ne la plus voir ; mais comme il entend le contraire, il s'avance pour les quereller. Silvandre & Philis se retirent ; & Microton apres avoir dit des injures à son Rival absent, conjure le Magicien Orcan d'employer ses charmes pour le vanger de Silvandre, & pour obl- ger Philis à l'aimer. Le Magicien luy promet son secours ; & voyant que Microton semble douter de sa puissance, il fait paroistre un Démon, qui par les Paroles suivantes fait connoistre le pouvoir d'Orcan. B
10

CHANSON D'UN DEMON

Son Art l'a rendu nostre Maistre,

Son pouvoir absolu se fait assez connoistre,

Il brise quand il veut les fers

Qui nous retiennent aux Enfers :

Esclaves malheureux qui souffrez tant de peines,

Dites-luy de rompre vous chaînes.



   Microton paroist surpris ; & pour augmenter

sa surprise, Orcan avec sa Baguette fait avancer

huit Cyprés qui sortent de l'épaisseur du Bois, &

qui forment une Allée avec des Compartimens

singuliers.

   Microton se réjoüit, & incontinent le Magicien

commande aux Cyprés de se change en Statuës

qui forment une grande Allée. On ouvre la Ferme,

& on voit tout le Jardin bordé de Statuës jusques à

l'Optique. Les Statuës dansent & chantent en suite

en faveur des Amans, à qui tout doit estre permis

pour estre heureux.



CHANSON DES STATUES.

Profitez de cet avantage,

Amans que l'Amour fait souffrir ;

On peut mettre tout en usage

Pour s'empescher de mourir.




11 Apres la Chanson, les Statuës se rangent contre les aisles du Theatre pour l'orner ; & pendant qu'Orcan & Microton s'etretiennent, les Statuës sont changées en Jardiniers, qui font une tres belle Entrée. Microton fait compliment aux Statuës & aux Cyprés : Il sort un Arbre du milieu du Theatre qui fait la revérence à cet Extravagant ; ce qui le surprend & le réjoüit. Orcan emméne Microton pour aller composer un Charme qui puisse rendre Philis favorable à son amour.
12

ACTE III.

Le mesme Bois qui a fait la Décoration du

Premier Acte, sert à Dorine pour s'y venir

divertir. C'est là qu'ayãt examiné son coeur,

& le trouvant libre, elle se réjoüit par cette Chanson

de l'indiférence où elle s'est toûjours conservée.



CHANSON DE DORINE.

Que les Amans sont malheureux !

Que de maux traversent leur vie !

Que le Sort est digne d'envie

D'un Coeur qui n'est point amoureux !

On voit repentir une Amante,

Et jamais une Indiférente :

Que les Amans sont malheureux !



   Dorine sort apres avoir chanté, & laisse Orcan

avec Microton, qu'il a rendu témoin de toutes les

peines qu'il a prises pour préparer le Charme qui

luy est si necessaire pour son amour. A peine luy

a t'il témoigné, qu'il ne reste plus pour achever que

d'aller ensemble en faire civilité aux Démons.

Microton qui ne se trouve pas d'humeur à rendre

visite à de si grands Seigneurs, le conjure de l'en

dispenser. Orcan se charge du compliment, & luy

ayant promis d'estre bientost de retour, il s'aban-

donne à la joye qu'il a de l'espérance qu'il a reçeuë.


13 Microton appelle un Berger de ses Amis, qu'il convie de se réjoüir avec luy quelque Chanson du bonheur dont le Magicien la flate.

CHANSON D'N BERGER.

Par deux charmes bien diférens

Ie verray mon bonheur extréme :

L'Enfer n'en fait voir que de grands ;

Mais ceux de la Beauté que j'aime

Font bien mieux sentir leur pouvoir ;

Sans en mourir d'amour, on ne sçauroit les voir.



   Dorine demande à Microton le sujet d'une si

grande joye. Le Nerger luy dit quíl sera bientost

heureux, & qu'il s'est servy de la Magie pour se

faire aimer de sa Bergere. Dorine qui a averty

Elise de tout ce qu'elle doit faire pour servir ses

Amis, fait semblant d'estre surprise ; & ayant pro-

mis à Microton de ne point découvrir le secret

qu'il luy a confié, elle va chercher Philis, tandis

que de son costé Microton s'éloigne, impatient de

sçavoir ce que les Démons auront fait pour luy.

   Orcan revenant de chez les Démons, rencontre

heureusement Elise qui le vient chercher. Il luy

veut faire des protestaions d'amour qu'elle le prie

de remettre à un temps plus favorable, luy chan-

tant pour réponse les Paroles suivantes, pour luy

faire connoistre que les Amans qui sçavent trop

luy font peur.


14

CHANSON D'ELISE.

Vn Amant qui sçait trop, est un peu dangereux,

Ou de pres, ou de loin, on le croit en présence :

Ie tiendrois mon sort plus heureux

Avec ceux qui dans leur absence

Ignorent ce qu'on fait chez eux :

Vn Amant qui sçait trop, est un peu dangereux.



   Le Magicien ravy de la voir, la conjure de croire

qu'il n'a point d'autre dessein que celuy de l'avertir.

Elise craignant la Magie, luy demande si elle est en

seûreté avec luy. Il l'en assure, & pour luy procurer

un Divertissement qui l'arreste plus longtemps

aupres de luy, il fait ouvrir la Ferme, & en mesme

temps on voit paroistre un grand Jardin orné de

Vases de porcelaine, remplis de Fleurs. Quatre

Magiciens sortent de ce Jardin, & font une Entrée

qui est suivie de cette Chanson que chante l'un

d'eux, pour persuader à la Bergere d'avoir quelque

reconnoissance pour Orcan.

CHANSON D'UN MAGICIEN.

Vn Homme d'esprit est aimable,

Il est charmant jusqu'à la fin ;

Vn Sot toûjours insuportable

Ne peut donner que du chagrin.

Beautez, que d'innocentes flâmes

Engagent à prendre un Epoux,

Les plus sots sont les plus jaloux,

Et les moins commodes aux Femmes.




15 Apres qu'il a chanté, les Magiciens frapent avec leur Baguette les Vases, qui se changeant en Figures, & se meslant avec eux, composent par des Pas figurez, une Entrée des plus divertis- santes. Elise ayant remercié Orcan du Divertissement qu'il luy a donné, luy avouë qu'elle ne peut se resoudre à passer sa vie avec un Magicien, sans pourtant luy oster entierement l'esperance du changement que le temps pourra apporter dans son coeur. Orcan se retire, chagrin de l'incerti- tude de sa fortune. Dorine dit à Philis & à Silvandre, que Microton a employé la Magie d'Orcan pour reüssir dans son amour. Silvandre s'emporte, & apres quelques menaces qu'il laisse échaper contre Microton, & que Philis tâche d'adoucir, il luy demande ce qui l'oblige à montrer tant de considération pour luy. Elle répond que son Pere l'a laissée entre ses mains en mourant, & qu'elle est obligée de le ménager comme son Tuteur. Dorine les console par la promesse qu'elle leur fait d'agir si fortement au- pres d'Elise, que tout ira selon leur souhait. Philis l'en sollicite de nouveau ; & apres qu'elles sont parties, Silvandre invoque l'Amour, & le conjure de luy estre favorable. L'Amour luy répond par l'Air suivant.
16

CHANSON DE L'AMOVR.

C'est en vain que par la Magie

On veut détruire mes Autels ;

Quand il me plaist, aux Immortels

Ie fais sentir ma tyrannie ;

On resiste mal à mes coups,

Ils sont trop puissans & trop doux.

&

Le Dieu mesme de l'Onde noire

Souvent a senty leur effort ;

Dans tout l'Empire de la Mort

Orphée a fait briller ma gloire ;

On resiste mal à mes coups,

Ils sont trop puissans & trop doux.



   L'Amour paroist, & apres avoir promis son

secours à Silvandre, il se perd dans l'aire avec un vol

précipité. Silvandre ravy de cette promesse de

l'Amour, va faire part de sa joye à sa Bergere.


17

ACTE IV.

Des Rochers escarpez font la Décoration

de cet Acte. Dans le mesme temps on voit

une Bohémienne qui danse une Sarabande

avec des Castagnettes, d'une maniere extraordi-

naire.

   Elise revient trouver Orcan, & l'oblige d'estre

dans les interests de Philis & de Silvandre, & de

guérir Microton de sa folie, malgré la promesse

qu'il luy a faite de le servir dans son amour ; apres

quoy ils chantent un Dialogue qui fait connoistre

qu'il n'y a point de plus grand plaisir que celuy de

servir ce qu'on aime.

DIALOGVE D'ORCAN & D'ELISE.

ELISE.
Est-il un plaisir plus charmant,

Que de servir ce que l'on aime ?

ORCAN.
Non, puis qu'un véritable Amant

Se fait plaisir luy-méme.

ELISE.
Mais si la Belle

Est trop cruelle ?

Tous deux ensemble.
C'est toûjours un plaisir charmant

Pour un Amant,

De faire tout pour elle.

                 D


18 Microton qui cherche le Magicien, le trouve enfin, & luy demande si le Charme est achevé. Il luy répond que tout est en bon état, mais qu'il est absolument necessaire qu'il parle aux Démons. Microton s'y estant résolu en tremblant, le Magicien fait sortir quatre Lutins, qui par leurs figures épouvantent Microton. Il vient un autre Lutin qui veut emporter Microton pour rendre visite à Pluton. Il s'en défend de tout son pou- voir. Le Lutin le raille, & les Démons luy de- mandent le payement de leurs peines, en chantant les Paroles qui suivent.

CHANSON.

La peine demande salaire ;

Les Démons & les Immortels,

Aussi-bien que tous les Mortels,

Pour rien ne veulent rien faire ;

La peine demande salaire.



   Microton ne leur veut rien donner, & c'est lors

qu'on voit paroistre des Serpens qui l'environnent.

   Vn gros Dragon sort en suite ; il jette du feu

par la gueulle, & s'envole apres avoir vomy une

Grenouille, dont Microton tout épouvanté oblige

Orcan d'envoyer les Lutins ; & apres qu'ils sont

partis, se sentant plus amoureux que jamais, il con-

jure le Magicien de ne le point abandonner, résolu

de l'exposer à tout.


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CHANSON.

Le plaisir passe la peine,

On se moque du danger ;

Pour fléchir une Inhumaine,

Pour la vaincre, ou l'engager,

Le plaisir passe la peine,

On se moque du danger.



   Orcan luy promet de nouveau de le servir, à con-

dition qu'il aura plus de courage, parce que s'il

oblige les Démons à revenir, il n'en sera plus le

Maistre. Cependant pour achever de la tourmen-

ter, le Magicien fait sortir huit Démons d'une Ca-

verne effroyable qui represente l'Enfer. Leur En-

trée se fait par des Pas & des Sauts extraordinaires

qui effrayent si fort Microton, qu'il s'en va tout

éperdu, & tombe évanoüy de frayeur. En suite il

commande aux Démons de se retirer ; ils s'enfon-

cent sous le Theatre : Un autre Démon descend,

& s'estant envolé, aussi-tost par un vol précipité,

il est suivy de sept autres qui traversent le Theatre

de tous costez, & s'en vont sur le Ceintre d'une

maniere si surprenante, qu'on n'a peut-estre jamais

veu encore rien de plus beau ny de mieux entendu.

Orcan content d'avoir guery cet Extravagant,

& obey à Elise qui s'intéressoit pour Silvandre &

Philis, sort pour aller avertir Elise de ce qu'il a fait

pour luy plaire.

                                            C ii


20

ACTE V.

LA Décoration represente un Bois de haute

fustaye, au bout duquel paroist un Village

fort agreable. C'est dans ce Bois que Philis

vient resver a la tendresse que la passion de Sil-

vandre luy a inspirée ; & dans l'instant qu'elle en

sort pour aller faire un Sacrifice à l'Amour, afin

de se le rendre propice, Microton paroist, qui

déclare à Dorine qu'il ne songe plus à Philis, dont

il cede le coeur à Silvandre, pour donner tous ses

soins à son Troupeau. Dorine ne luy cache point

que c'est par elle qu'il est devenu sage, puis qu'elle

a fait agir Elise aupres d'Orcan, pour luy faire

employer un Charme dont l'effet fut contraire

à ce qu'il luy avoit demandé. Elle se retire apres

cet aveu, & fait place au Magicien, qui demande

en raillant à Microton, s'il ne veut pas du moins

contenter les Démons. Le Berger, pour compli-

ment, le donne au Diable, & souhaite aux Démons

plus de peines qu'ils n'en souffrent, ajoutant qu'il

ne se souvient plus de Philis, ny d'Elise, ny de

Dorine, & qu'il est sans amour pour toute sa vie.

Un Berger entre, & chante les Paroles suivantes

en faveur de la Magie.


21

CHANSON D'VN BERGER.

La science de la Magie

Qui passa toûjours pour folie,

Par un contraire effet a rendu le bon sens

Au plus fou de tous les Amans :

Il faut, loin de blâmer, encenser la Magie,

Elle a guéry de la Folie.



   Microton témoigne au Berger, que c'est par un

effet de la Magie qu'il a perdu l'amour qui luy avoit

fait pousser tant de soûpirs ; & par reconnoissance

de sa Chanson, il l'emméne pour le régaler, & prie

Orcan de luy tenir compagnie. Orcan s'en excuse,

& raconte aux Bergers & aux Bergeres le miracle

qu'il a fait en faveur de Microton. Ils l'en veulent

remercier ; mais Dorine les interrompt, pour leur

dire qu'il ne faut plus songer qu'à la Nopce, & à

s'y bien réjoüir.

   Le Magicien tâche encore d'onliger Elise à pren-

dre des sentimens favorables pour luy. Elle s'en

défend sur ce que le temps n'est pas encore venu,

& feint d'avoir du chagrin du changement de Mi-

croton, qui leur vient déclarer qu'il ne s'oppose

plus à la felicité de Silvandre & de Philis, & qu'il

leur pardonne le divertissement qu'ils se sont don-

nez en le faisant tourmenter par les Démons. Elise

& Dorine luy veulent faire croire qu'il ne renonce

à Philis que pour s'attacher à elles ; mais il ne se


22 montre plus capable de passion, que pour la bonne chere. On le prie de la Nopce : Il demande à Orcan si les Mets seront délicats, & si l'on n'y servira point quelque Plat de Magie. Il luy dit qu'il n'a rien à craindre, & en mesme temps une Ferme paroist avec une Table peinte couverte de toutes sortes de Viandes & de Fruits ; apres quoy un Traitteur s'a- vance, qui chante ces Paroles.

CHANSON.

Il n'est rien de plus délectable

Que l'Anour & la bonne Table ;

Mais l'un sans l'autre, les Amans

Passent d'assez fâcheux momens.



   La Chanson estant finie, on voit s'élever de des-

sous le Theatre une Table garnie d'un Ambigu

merveilleux. Microton s'approche pour manger

de ce qui flate le plus son goust, & aussitost les

Viandes & les Fruits se changent en Serpens, Vi-

peres & Crapaux. Microton surpris, se plaint au

Magicien de ce qu'il ne luy tient pas parole, & pré-

tend que les Serpens sont de dure digestion. L'Am-

bigu paroist encore ; & comme Microton veut de

nouveau s'approcher, la Table s'enfonce. Micro-

ton se voyant dupé, tâche à se jetter sur le Buffet

pour boire, ne pouvant manger ; & là l'on chante

la Chanson suivante.


23

CHANSON A BOIRE.

Rien n'est plus aisé que de boire,

Beuvons souve~t, beuvõs tout plein, beuvons longte~ps,

Manger fatigue la machoire ;

On peut boire à longs traits sans avoir mal aux dents ;

Rien n'est plus aisé qie de boire,

Beuvons souve~t, beuvons tout plein, beuvõs longte~ps.



   La Chanson finie, la Ferme disparoist, & en sa place

il voit plusieurs Démons, qui luy causent une si grande

frayeur, que se croyant perdu, il s'écrie, & fuit prom-

ptement d'un Lieu où il voit tout à craindre pour luy.

Les Démons disparoissent, & font place à une nouvelle

Décoration que forment plusieurs Berceaux de verdure,

embellis des plus agreables Fleurs du Printemps. On en

voit sortir quatre Bergers & Bergeres, qui font une En-

trée qui est suivie de cette Chanson.



GAVOTTE.

Si l'on n'a de la constance,

C'est peu d'aimer tendrement,

Iamais la persevérance

Ne trompe un fidele Amant ;

Point d'espoir de récompence,

Si l'on n'aime constamment.

Ils dansent ensemble.
Hilas, du Berger Silvandre

N'a jamais eu le bonheur ;

Avec les charmes du tendre

Il eust un volage coeur :

Si l'Amour ne pût le prendre,

Il n'en eust pas la douceur.




24 Orcan souhaite à Silvandre & à Philis tout le bonheur qui accompagne un Mariage fait par l'Amour, & de- mande à Elise quand finiront ses peines. Elle le remet encore pour quelque temps. Dorine les invite à passer le reste du jour en Divertssemens, & se réjoüit de se sentir confirmée de n'avoir jamais d'amour. Silvandre & Philis vont songer aux apprests de leur Nopce : cependant on découvre une grande Montagne au second Theatre, des Bergers & Bergeres qui gardent leur Troupeau, & en descendent au son des Flustes & Hautbois ; apres quoy l'on chante ce Menüet.

MENUET.

Dans nos Bois, nos Vergers, nos Plaines,

Faisons retentir les Echos ;

Nos Amans chérissent leurs chaînes,

Et ne pensent plus à leurs maux :

Nous devons rire de nos peines,

Quand l'Amour nous met en repos.

Ils dansent ensemble.
D'un Berger toûjours infidelle

L'Amour n'écoute point les voeux ;

A moins d'une flâme éternelle,

En vain on devient Amoureux :

Vn Coeur qui va de Belle en Belle,

Ne peut jamais se rendre heureux.



   Le Menüet estant finy, les Bergers & Bergeres dan-

sent enhaut & enbas au son des Hautbois, des Violons,

& des Flustes.

FIN.

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--> See also:
Calendrier des spectacles sous Louis XIV,
Parfaict, Mémoires... (1743) tome 1, tome 2
Campardon, Les Spectacles de la foire... (1877)
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