Origines du théâtre français au Québec, 1624-1824,
ou Un fou dans une poche!
Par André G. Bourassa. Soutien multimédia, François Bourassa.
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Place d'Armes à Montréal par Cornelius Krieghoff
(détail : salle du Notaire Foucher)
Lithographié par A. Borum et imprimé par Th. Krammerer, Munich, 1848, 34,5 x 48,6 cm.
Au moment de l'exécution de la toile, la salle du Notaire Foucher portait le nom de Café Dillon.
On y a représenté deux Molière en 1774 : Le Bourgeois gentilhomme et Le Médecin malgré lui.
Géronte : Ne saurais-tu trouver quelque moyen pour me tirer de peine?
Scapin : Il faut que vous vous mettiez dans ce sac [...].
Je vous chargerai sur mon dos, comme un paquet de quelque chose,
et je vous porterai ainsi au travers de vos ennemis [...].
Molière, les Fourberies de Scapin.
N.B.: Les renvois mènent à des extraits d'un texte plus élaboré et annoté.
Il est important pour comprendre une partie de notre histoire culturelle et de notre histoire tout court de connaître l'existence d'une culture francophone aux XVIIe et XVIIIe siècles dans l'axe actuel Montréal-New York. Henry Hudson avait remonté la rivière qui porte aujourd'hui son nom en 1609 et avait, au nom des Néerlandais, réussi en ces lieux des négociations avec quelques familles iroquoises qu'un voyage explosif de Samuel de Champlain avait détournées deux mois plus tôt de tout intérêt pour les Français. Dès 1614 les Néerlandais établirent un poste de traite au nord de la rivière, Fort Nassau. En 1624, trente familles protestantes francophones furent chargées de coloniser la région.
Douze des familles fondèrent la Nouvelle Amsterdam. Les autres transformèrent le poste de traite de la rivière Hudson en colonie de peuplement, désormais Fort Orange, puis Albany. Les cartes néerlandaises, à commencer par celle de Jan Jansson en 1641, désignaient tout le territoire de l'actuel État de New York et ses environs, jusqu'au Fleuve Saint-Laurent, du nom de "Novum Belgium", puis de "Nova Belgica". Il nous reste, du temps de cette conquêtye, un superbe prologue en vers burlesques de Pierre Chartier de Lotbinière.
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Hugo Allard , carte de la Nouvelle-Belgique, 1673.
Champlain réagit vite à l'idée de ce jalonnage calviniste francophone entre Manhatte et Hochelaga et réclama en ce dernier lieu l'implantation d'une mission dont la fidélité à la France catholique fût à toute épreuve, ce qui n'obtint d'écoute qu'avec l'entrée du Cardinal Richelieu au Conseil du Roi en 1624; ce dernier d'ailleurs interdit en 1627 l'envoi de colons protestants en Nouvelle-France. Champlain savait d'autant mieux à quoi s'en tenir que lui-même et sa femme avaient déjà fait partie de la religion réformée, religion que le gouverneur n'avait manifestement quittée que pour rester fidèle à Henri de Navarre et partager avec lui le pouvoir. Qu'on ne se fasse pas d'illusion, Ville-Marie, fondée l'année-même du décès de Richelieu, fut une création purement politique, manipulant quelques saints missionnaires pour la cause de l'État. Cette année-là est même celle où Isaac Jogues échappa au massacre en se réfugiant auprès d'un "bon vieux Wallon" de Fort Orange. Or on sait par un plan de l'établissement daté de 1695 qu'on y trouve deux communautés distinctes, l'une wallone calviniste et l'autre flamande protestante, possédant chacune son église et son cimetière.
On établit quelques postes francophones ou bilingues sur l'axe nord-sud de la "Nova Belgica" : Staten Island en 1656, New Paltz en 1660 et Nouvelle Rochelle en 1687.
La "Nova Belgica" a continué de se développer sous le régime anglais même si l'héritage culturel français tendait à s'estomper. On y commença très tôt à s'intéresser au théâtre puisqu'il s'y trouve un "New Theatre" à New York dès décembre 1732. Mais le Romeo and Juliet offert en 1730 par Joachim Bertrand dut être interpré en anglais et la pantomime Arlequin et Scaramouche offerte à la résidence d'Étienne De Lancey en 1739 était évidemment d'abord gestuelle.
L'impact des communautés francophones de l'axe Manhatte-Hochelaga ne se fit vraiment sentir dans la vallée du Saint-Laurent qu'avec la légalisation du protestantisme outre frontière. D'où la satisfaction des communautés francophones des états américains quand elles apprirent la chute définitive de la Nouvelle-France en 1760. Le journal d'Ann Ashby, épouse de Gabriel Manigault, de Charleston, comporte à ce propos des réflexions non équivoques.
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À la suite de la rentrée en France d'un grand nombre d'officiers vaincus, la dramaturgie française dans la colonie semblait destinée à une belle mort. Pourtant dès novembre 1765 "Monsieur Dominique" sans doute l'arlequin suisse qui faisait carrière chez les Britanniques, se présenta à Québec avec une troupe avec laquelle il parcourait "cette partie de l'Amérique Septentrionale". Le spectacle annoncé était produit par des villageoises d'une côte voisine. Ces dernières firent présenter, en plus d'une comédie du «Sieur Lanoux» [sic] intitulée Les Fêtes villageoises, un ballet de bergers et bergères et des intermèdes tirés de spectacles créés par Desbrosses et Deshayes pour la Comédie-Italienne. On ne sait ni où ni quand Dominique a commencé sa tournée nord-américaine. Elle a pu être occasionnée par le centenaire de la prise de la Nova Belgica par les Britanniques.
La joyeuse soirée de L'Opéra de Vénus avait été précédée en avril par des "tours d'équilibre" et une pantomime, le Festin de Pierre, dans la version créée par un autre Dominique. Il s'agit ici de la version qui se termine par le fameux "air du catalogue" où Arlequin lance dans l'assistance un rouleau dont il retient un bout et qui contient la liste de ses conquêtes; il en fait lecture en s'écriant : "Voyez, Messieurs, si vous n'y trouverez pas l'une de vos parentes!" L'emprunt du thème était d'autant plus facile qu'une version de Molière, Dom Juan ou le Festin de Pierre, datait d'exactement cent ans au moment de la création québécoise. Bien que surtout gestuelle, la version pantomime soulevait sa part de préjugés comme on le rappelle à propos d'une interprétation de John Durang à Philadelphie durant l'hiver 1796-1797, version qu'il a reprise, entre autres en Bas-Canada pendant sa tournée de 1797-1798. La version de Molière fut présentée à Québec en 1795.
S'il y a guère de doute que Le Festin de pierre soit la version du Théâtre des Italiens, il n'y en a guère non plus sur le directeur de la "Troupe comédienne", le Sieur Pierre Chartier, dont l'annonce précise, selon l'usage, que sa "Pièce de COMEDIE" est présentée "Par Permission de Son Excellence Monseigneur le GOUVERNEUR, et de Messieurs les Magistrats de cette Ville". Il s'agit selon toute vraisemblance de Pierre Chartier dit La Victoire, soldat, né à Paris en 1728, dans la paroisse de Saint-Laurent où il avait eu amplement le loisir de fréquenter les spectacles du théâtre de la Foire de Saint-Laurent (voir l'hypertexte de Barry Russell.)
Qui est par ailleurs le "Sieur Lanoux" dont on a joué la comédie comme pièce principale? Jean-Baptiste Sauvé de Lanoue, comédien et dramaturge, décédé en France quatre ans plus tôt. Sa comédie la plus "célèbre", puisque c'est en ces termes que le journal de Québec en parle, s'intitule La Coquette corrigée (créée en 1756). C'est par erreur ou méprise qu'on l'a annoncé comme canadien.
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Le Café Dillon en 1808, auparavant la Salle Foucher.
Les premiers Molière en Nouvelle-France furent présentés à Montréal en février 1774. Il s'agissait du Bourgeois gentilhomme et du Médecin malgré lui, dirigés par le Capitaine Edward Williams de la Royal Artillery, avec décors et costumes d'un soldat français à la retraite, Jean-Baptiste Tison. Les représentations eurent lieu dans la salle du Notaire Antoine Foucher, à l'angle sud-ouest de la Place d'Armes et de la rue Saint-Jacques. Les rôles principaux étaient tenus par le baron Dominique Emmanuel Lemoyne de Longueuil, le capitaine Williams et l'artilleur James Thomas.
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Pierre-Amable de Bonne de Missègle, par Wilhelm Berczy, 1808.
Williams a aussi monté ce qui semble un prologue, Maître Bonne, qui portait peut-être sur le capitaine Louis de Bonne de Missègle, seigneur du Sault Sainte-Marie, mort au champ d'honneur à la bataille de Sainte-Foy, en 1760, et dont le baron de Longueuil avait adopté le fils, Pierre-Amable. Ce dernier, qui allait participer ultérieurement aux activités théâtrales des Jeunes Messieurs Canadiens, tient probablement l'un ou l'autre des rôles féminins qui étaient à cette époque dévolus aux adolescents.
L'ouverture de nombreux postes aux officiers calvinistes embauchés sur le continent par George III eut des conséquences culturelles très importantes sur la littérature et le théâtre du Bas-Canada. Le gouverneur général Frédéric Haldimand, par exemple, était Vaudois francophone de la région de Lausanne où il est né et décédé. Le gouverneur général George Prévost, né au New Jersey, était fils d'un autre militaire suisse calviniste ayant combattu du côté des Britanniques à Québec en 1759. Avant eux, Jean-Paul Mascarène, officier britannique d'origine française devenu gouverneur de la Nouvelle-Écosse, avait déjà traduit et monté Le Misanthrope de Molière à Port-Royal en 1744.
Le cas du Major Jean André mérite une attention particulière. Arrivé à Québec avec Carleton en septembre 1774 ou un peu avant lui, il fut d'abord assigné au Fort Saint-Jean puis à Philadelphie où le Congrès s'était réuni. De retour à Saint-Jean, il combattit les Américains avec Foucher, Lacorne, Longueuil et Williams. Dans la confusion qui amena certains de ses meilleurs amis, comme Richard Montgomery, à passer de la Couronne au Congrès, il a essayé de revenir au Québec mais fut arrêté près d'Albany en possession de documents secrets, inculpé et exécuté en 1780.
André avait passé une partie de son temps d'emprisonnement à brosser des décors et à jouer avec des amis comme Olivier Delancy pour un théâtre de garnison de Philadelphie. Il brossa ceux de Meschinanza, du général Burgoyne. Si Bonne fut de la même prison, on peut croire que c'est notamment auprès d'André, Burgoyne et Delancy qu'il prit le goût du théâtre.
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Joseph Quesnel de la Rivaudais
La troupe suivante à se produire au pays (si on omet les comédies d'occasion de chez Foucher) fut celle des Jeunes Messieurs Canadiens, C'était un groupe de jeunes artistes, de fils de seigneurs et /ou de clercs d'avocats et de notaires. Ils venaient de se produire comme groupe chez l'avocat Beaubien et avaient sûrement tenu des rôles au château du seigneur de Longuueil (à côté de la chapelle de Bonsecours), ou au Collège Saint-Rapha1ël (ancien château du gouverneur Vaudreuil) . Ils se donnèrent comme directeur, avec la grâce d'Haldimand, Joseph Quesnel de la Rivaudais, un capitaine de navire arraisonné en 1779 pendant qu'il transportait des armes pour l'armée américaine. Également poète et compositeur, il créaun des deux premiers opéras au Canada, Colas et Colinette, offert à Montréal en 1790. Dans ses expériences d'amateur de 1780 comme dans celles qui suivent l'incorporation professionnelle de la troupe comme théâtre de société en 1789, il reçut la collaboration constante des Québécois Pierre-Amable de Bonne de Missègle, Jean-Louis Foureur dit Champagne, Pierre-Louis Panet, Joseph-François Perrault et François Vassal de Monviel, mais aussi celle de Jean-Guillaume De Lisle, Louis Dulongpré, Jacques-Clément Herse et François-Roch Rolland qui, comme lui, étaient d'origine étrangère.
La troupe des Jeunes Messieurs Canadiens a fonctionné pendant plusieurs années, de 1780 à 1817, désignée tantôt par son nom, tantôt par sa fonction de théâtre de société. À Montréal, une de ses premières productions fut un Molière, Les Fourberies de Scapin, en 1781. En 1789, année où l'église des Jésuites devint cathédrale anglicane, la troupe se fit construire une salle en banlieue, dans la résidence de Dulongpré. Souvent victime des attaques du clergé, elle reçut un soutien courageux de Fleury Mesplet, éditeur de la Gazette de Montréal .
Les Jeunes Messieurs durent se déplacer un temps à Québec où on fit appel à de nouveaux sociétaires : Charles-Michel d'Irumberry de Salaberry, Michel-Flavien Sauvageau et François Romain. Ils y ont notamment présenté en 1791, à l'étage de la taverne du Chien d'or de John Franks, Le Malade imaginaire, L'Avare et Le Barbier de Séville. En 1792, c'est dans la casemate de la Porte Saint-Louis, aménagée à cet effet par le Duc de Kent, qu'on donna Le Médecin malgré lui , La Comtesse d'Escarbagnas et Arlequin sauvage. Pour la saison suivante, 1792-1793, dans la salle d'Alexandre Menut, rue Saint-Jean, on offrit entre autres les Précieuses ridicules, l'Avocat Patelin, George Dandin, et le Bourgeois gentilhomme.
Pierre-Louis Panet relança la troupe en 1802 avec quelques nouveaux sociétaires de Québec. On aménagea le Théâtre Patagon de 200 places, dans le manège militaire des Salaberry, côte de la Canoterie, où on présenta le Mariage forcé et Les Plaideurs en 1804-1805. La troupe reçut alors une "apology" des éditeurs des journaux de Québec, John Neilson et de Thomas Carey. À Québec, les Jeunes Messieurs tinrent deux saisons en 1806-1808, au Théâtre Rue des Jardins, en haut de la taverne Amstrong, mais il y eut une saison intercalaire à l'Hôtel Hamilton de Montréal en 1804-1805. Les familles montréalaises Cuvillier et Perrault transformèrent d'ailleurs en théâtre, mais pour une autre troupe, l'ancien entrepôt de fourrures des Bourassa, rue Saint-Sacrement en 1807 où ils accueillirent entre autres des comédiens de Boston. Les Jeunes Messieurs terminèrent leur carrière en beauté à Montréal, un peu après la mort de Bonne, avec une pièce de Voltaire.
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Ce n'est qu'en 1786, soit cinq ans après la fin de la guerre entre les Américains et Britanniques, qu'une troupe américaine se présenta en Bas-Canada. Il s'agit de celle de William Moore, un acteur anglais qui avait joué en Jamaïque avec l'American Company de Lewis Hallam durant la guerre, et d'Edward Allen, un acteur écossais qui avait passé le temps des hostilités sur le continent. Allen avait contribué avec Hallam par la suite à la réouverture du Southwark Theatre de Philadelphie. Allen s'était adjoint l'acteur et musicien, John Bentley à Philadelphie; lui et Moore embauchèrent des jeunes acteurs et danseurs d'ascendance francophone à New York : Étienne Bellair, John Durang, sa soeur Catherine et le mari de cette dernière, Charles Busselot. Les journaux de New York nous ont fait connaître une partie de leur répertoire : The Touchstone, or Harlequin Traveller et The Witches, or Harlequin in the Moon, avec généralement Hallam en Arlequin, Allen en Pierrot, Catherine Durang en Colombine, John Durang en Tire-bouchon. On donne aussi The Busy Body, Damon and Phillida, The Devil upon Two Sticks, The Ghost, Lethe, Love á la mode et une version pantomime du Médecin malgré lui : The Mock Doctor.
L'accueil fait à Allen et Moore à New York a été plutôt hostile. On a tendance à attribuer cette hostilité au puritanisme ou encore aux retombées de la guerre durant laquelle plusieurs états avaient interdit les spectacles. Mais les liens d'Allen et Moore avec Hallam et les Britanniques durant et après la guerre, et le fait que la troupe d'Hallam ait passé le temps de la guerre en Jamaïque étaient pour beaucoup dans cette hostilité. Ce n'est pas pour rien qu'on annonça un départ pour le Québec dès novembre. Bellair et Bentley suivirent, mais pas les Durang, La troupe s'adjoignit à Albany le musicien belge Guillaume Moreau-Mechtler. Le répertoire s'allongea avec un mélodrame moralisant, George Barnwell, la farce The Deuce is in Him et la création américaine d'une oeuvre de John O'Keefe, The Fair American and the Young Quaker. Mais la troupe est dénoncée publiquement comme Loyaliste, ne séjournant à Albany que le temps de couvrir les frais de sa rentrée en terre britannique.
Les représentations commencèrent à Montréal au cabaret de Simon Levy en mars 1786, et à Québec, à l'auberge de Miles Prentice, en juillet de la même année. Mary Bentley se joignit à la troupe, de même que l'officier Simon Clarke et William Moore fils, qui épousa en 1790 la fille d'un éditeur, Agnes Anne Mackay. Moore fils devint éditeur comme son père et son beau-père, fondant le Quebec Herald en 1788. Quant au fils Allen, Andrew, né en 1776, futur acteur et scénographe, il est le premier enfant connu qui ait joué sur une scène professionnelle au Québec. On offrait toutes sortes de pièces; des farces, comme High Life Below Stairs et The Wrangling Lovers, or Like Master like Man, des drames comme Catherine and Petruchio or The Taming of the Shrew, The Countess of Salisbury, et The West Indian, sans oublier le prologue, Eulogy on Freemasonry.
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La rue Notre-Dame, vers la Porte des Récollets, en 1786.
La troupe s'installa au Québec de façon définitive... du moins jusqu'à la reprise des hostilités entre les Américains et les Britanniques, hostilités qui menèrent à la guerre de 1812 entre le Canada et les États-Unis. Entre-temps, les journaux de l'automne 1787 firent la publicité d'une pièce qui leur était commandée par le gouverneur général de même que de la fondation des écoles de Bellair, de Bentley, de Dulongpré, et de Moreau-Mechtler. Moore père prit la direction du théâtre Thespian de Québec, puis ouvrit une école à Montréal. Allen prit en charge la salle et l'hôtel de Basile Proulx, rue Notre-Dame, en face de l'ancienne église des Récollets.
Les Allen, redevenus américains, ont quitté Montréal pour Albany entre 1799 et 1811. Leur départ était probablement rattaché à la fin du contrat de John Bernard au Boston Theatre et à son installation à Albany, en 1811. En 1815 Edward Allen, William Moore et Esther Young y obtiennent chacun des soirées bénéfice. Andrew, qui avait épousé une actrice du nom de LaCombe, y ouvrit en 1816 un "southern cafe".
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La troupe de Jean Donegani et de Thomas Delvecchio est arrivée des U.S.A à Montréal en 1788. Elle annonça des spectacles de soufflage de verre et autres démonstrations à l'Hôtel de la Veuve Malo. Donegani allait posséder un hôtel à Pointe-aux-Trembles et deux à Montréal, dont la célèbre Auberge des Trois Rois. Durant les années 1788-1792, "La Compagnie du Sieur Donegani" a beaucoup circulé entre Montréal et Philadelphie où John Durang les a connus; il est d'ailleurs heureux de rappeler qu'il a retrouvé au Québec ces acteurs que les Américains considèrent comme "Frenchmen" ou "Company of French Acrobats" à cause de leur présence au Québec et du prestige du Théâtre des Italiens de Paris.
Donegani et Delvecchio se trouvèrent à lancer au Québec, dès 1788, un genre qui sera de plus en plus prospère: le cirque. Cette expérience sera consolidée par John Durang qui convainc John Bill Ricketts de conduire sa ménagerie sur la route New York-Montréal, à l'automne de 1797. Durang allait retrouver non seulement Donegani & Delvecchio, mais ses anciens patrons Allen & Moore. Le manège de Ricketts est installé à ciel ouvert sur le terrain de manoeuvre de l'armée, dans l'angle nord-ouest des murs de la ville, tout près de l'hôtel d'Allen. On les incite à rester et à construire une rotonde propre à passer l'hiver et apte à y produire des pièces. On leur connait quelques titres: Capitaine Cook, Danse de l'aigle, Danse du calumet, Don Juan et Robinson Crusoé. Mais la troupe rentre à Philadelphie en 1798. On n'en connaît pas la raison, mais un relevé topographique des bâtiments construits illégalement sur les terrains de la Couronne et commandé à un ingénieur royal par le gouverneur de la ville les a peut-être inquiétés.
L'alternance cirque-théâtre apparemment pratiquée par Donegani & Delvecchio et dûment observée chez Ricketts est consolidée un quart de siècle plus tard avec la tournée du cirque Pépin & West (1817) et le séjour de James West et George Blanchard (1823-1826). Le programme de West & Blanchard était clairement défini: acrobatie, danse et spectacle équestre le jour dans un manège à ciel ouvert (celui de Ricketts qu'on a fait pivoter autour des écuries de façon à ce qu'il se trouve en terrain privé, mais désormais sans toit); pièces de théâtre le soir, dans un hôtel de la rue Notre-Dame, chez Proulx (ex-Allen) ou chez Malo (ex-Donegani). À Québec, en 1824, West & Blanchard transformèrent la salle de l'Hôtel Malhiot en un Cirque Royal où pouvaient être offerts aussi bien des spectacles équestres que des pièces de théâtre: Barberousse, Barbe bleue, Catherine et Petrucchio, Don Juan, Don Quichotte, El Hyder, Paul et Virginie, Le Pauvre Soldat, Les Quarante Voleurs, Tamerlan le Tartare... José Villalave, qui occupait en 1825 les créneaux vacants de West & Blanchard à Montréal et à Québec, se donna la peine de réaménager le cirque de Montréal et de lui redonner un toit.
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Le cirque de West et Blanchard et de Villalave.
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Le théâtre francophone du Québec se portait finalement assez bien à cette époque, grâce aux Jeunes Messieurs Canadiens, et à Donegani & Delvecchio. Les deux troupes offraient une bonne concurrence à Allen & Moore et aux spectacles de tournée organisés dans une salle de la rue du Collège [Saint-Paul ouest] par John Bernard , codirecteur du Boston Theatre. Les salles du Boston Theatre à Montréal et à Québec ont d'ailleurs été dirigés un temps par des comédiens d'ascendance partiellement ou même totalement française: Harriet L'Étrange, épouse de Noble Luke Usher, et John Duplessis Turnbull. Une troupe française en provenance des États-Unis, la Société des Jeunes Artistes, est venue consolider quelques mois, en 1815, l'activité du théâtre francophone.
Il y a toutefois quelque chose de pernicieux dans une tactique révélée par un journaliste anglophone à propos des activités alternées de West & Blanchard: "Il a été avancé par les partisans de cette tactique [scheme], et de façon sans doute vraisemblable, que la partie cirque de l'établissement pourrait servir de voie d'accès à nos amis canadiens qui ne sont pas amateurs de théâtre". Il y a là effectivement les signes d'un projet déterminé d'anglicisation: le Quebec Mercury est on ne peut plus explicite.
Lord Durham abonde d'ailleurs en ce sens en 1839, allant jusqu'à affirmer que le Québec, comparativement aux villes anglophones d'Amérique, n'avait pas de théâtre français, alors qu'il occupait précisément l'hôtel particulier de Charlotte Chartier de Lotbinière où se trouvait une salle superbe. Il oublie que les francophones avaient des écoles d'art, de littérature, de musique et de théâtre - notamment celles de Bellair, Collier, Dulongpré et Moreau-Mechtler -, qu'ils ont produit le premier journal de Montréal, la première édition de pièce en Bas-Canada et un des deux premiers opéras du Canada. Il omet de dire que les britanniques avaient emprisonné les familiers du théâtre qui avaient des idées républicaines, comme De Sales Laterrière, Du Calvet, Jautard, Mesplet et Quesnel , en plus de ceux que les Américains avaient emprisonnés pour des raisons contraires, tels André, Bonne et Chartier de Lotbinière.
La reprise du théâtre en français au Québec doit beaucoup aux jeunes seigneurs qui n'ont pas quitté le pays, les Bonne, Chartier, Longueil et Vassal. Il doit beaucoup à des artistes comme Champagne et Tison, et à des clercs comme Foucher, Panet et Perrault, tous restés em Nouvelle-France malgré la défaite. Mais la naissance du théâtre professionel au Québec doit énormément à certains artistes et clercs d'origine française venus des États-Unis, tels les Bellair, Blanchard, Delisle, Dulongpré, Duplessis-Turnbull, Durang, Herse, L'Estrange, Moreau-Mechtler et Rolland, qui ont remonté, pour un temps ou pour le reste de leur vie, l'axe Manhatte-Hochelaga.
Mise à jour le 14 septembre 2006
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