Artiguenave, Blanchard, Godeau, Villalave et cie
Par André G. Bourassa. Soutien multimédia, François Bourassa.


Après le bref épisode des Duplessis Turnbull, Durang, Le Gallaudet et Lestrange, il s'en produit d'autres plus brefs encore. Il s'agit chaque fois de francophones en provenance des États-Unis. Il y a par exemple Artiguenave, ancien élève de Talma, qui donne des récitations publiques de scènes de Corneille à Montréal et à Québec en 1819 (Burger 1974, 300), et l'équilibriste, pantomime et ventriloque Godeau, anciennement du Théâtre des Variétés de Paris, qui se produit à Montréal et à Québec de novembre 1822 à février 1824, interprétant entre autres Crispin savetier de Montmartre (1).

Il y eut surtout deux visites de James West, un spécialiste du spectacle équestre qui s'était joint au Théâtre Olympique de Pépin & Breschard à Philadelphie en 1816. Cela faisait un assemblage particulier, West étant immigrant d'Angleterre, Pépin issu de la colonie acadienne de Philadelphie et Breschard descendant de la noblesse française; ils créèrent le groupe Pépin & West en 1817 (C. Durang 1854-55, c. XLVIII, 1er avril, c. LIV, 13 mai, c. LV, 20 mai 1855). Leur cirque vint au Québec en 1821. Il revint en 1823 sous le nom de West & Blanchard; James West, qui s'était allié à George Blanchard (2), avait commencé sa carrière par des spectacles de montgolfière chez Ricketts en 1793 ( ibid., c. XXIII, 8 octobre 1854).

Les tours d'adresse de West & Blanchard se terminaient le plus souvent par une pantomime ou par un pièce ( Canadian Courant, 6 janvier1821, p. 2; Roy 1936, 642) (3). C'est ainsi qu'on a interprété Barbarossa, Blue Beard, Catherine and Petruchio, Don Juan, Don Quichotte, El Hyder, Forty Thieves, Paul et Virginie, The Poor Soldier et Timour the Tartar(4). Une des affiches se lisait comme suit : "la célèbre compagnie équestre va offrir d'étonnants exploits faits de performances à cheval, de danse sur corde, de marche sur fil de fer, de prouesses sur cheval-arçons et de sauts périlleux sur terre et dans les airs" ( The Montreal Herald, 10 avril 1824). Certains interprètes venus de Philadelphie sont anglophones, comme McDonald, Turner et West, d'autres sont francophones : mesdames Blanchard, Brazier, Monier et Valleau, messieurs Blanchard, Ramage et Tatin, les enfants Cécilia, Élisabeth et Guillaume Blanchard.

À Montréal, les cirques West, puis West & Blanchard utilisèrent l'ancien Cirque-Royal de Ricketts mais, lors de la démolition des murs de la ville, ce dernier avait été légèrement déporté en le faisant pivoter autour de son point le plus à l'est, où se trouvaient les écuries, et il n'était plus couvert. On donnait donc les spectacles équestres dans le cirque et les drames dans une des salles de la rue Notre-Dame, celle de Malo ou celle de Proulx (Burger 1974, 354) (5). À Québec, West & Blanchard transformèrent pour les deux fonctions la salle qui était derrière l'Hôtel Malhiot (6) sur la rue Saint-Jean. On s'y rendait par un passage qui longeait l'église Holy Trinity, sur la rue Saint-Stanislas. Ce théâtre hérita lui aussi du nom de Cirque-Royal. La description qui en reste, bien qu'elle n'ait été écrite qu'après la rénovation de 1832, montre que les salles du Québec pouvaient être très belles, celle-ci s'inspirant, comme celle de Montréal, des rotondes de Blanchard et de Ricketts à Philadelphie :

 

Les loges sont disposés de façon à former un arc avec le parterre au centre et la scène tenant lieu de corde. Il y a deux rangées de loges. La plus basse en contient neuf. La plus haute six, trois de chaque côté d'un balcon qui occupe la partie avant et qui est beaucoup plus profond que les loges du dessous car il s'étend jusqu'au dessus du hall d'entrée derrière elles. La devanture des rangées de loges est peinte de couleur mouchetée ou fauve avec ajours et surmontée d'une balustrade en imitation de fer forgé .... Le plafond du théâtre est d'un bleu léger, avec nuages, de façon à donner une impression de ciel, ce qui produit un effet agréable. Le proscenium est de profondeur ordinaire, ce qui a l'avantage, surtout quand les acteurs sont des amateurs, d'empêcher qu'on se tienne loin de l'avant-scène.

Entre les piliers du proscenium se trouve un rideau vermeil peint à l'huile par M. Legaré, avec les armes royales au milieu. Une décoration semblable ... a été placée au-dessus de la loge centrale qui a été aménagée pour le gouverneur et a aussi été décorée d'un coquet petit rideau. Les portes de la scène sont larges et solides, peintes en blanc avec des panneaux rehaussés de dorures; au-dessus de chacune se trouve une fausse loge d'où on peut, semble-t-il, communiquer avec la scène, venir en aide à un acteur, etc. Au centre du plafond, au-dessus du proscenium, il y a une étoile dorée, l'étoile du savoir dispersant le nuage des préjugés qui s'estompent sous l'effet de ses rayons. Les feux de la rampe sont des lampes à l'huile; on doit en ajouter d'autres car la scène est plutôt sombre. La salle est éclairée de chandelles posées dans des appliques murales qui sont disposées par paires sur les panneaux de la rangée des loges du haut et du balcon. Il est intentionnel de projeter la plus grande partie de la lumière sur la scène et de laisser la partie du théâtre réservée à l'assistance dans une certaine obscurité comme cela se fait dans les théâtres d'Europe.

Les sièges des musiciens de l'orchestre donnent vers le centre où se trouve celui de leur chef.

Le fond de scène représente une colonnade avec une terrasse de pierres à laquelle mènent quelques marches. Au centre de la terrasse, sur un piédestal, se tient une sculpture de Shakespeare en costume élizabéthain. Chaque côté des marches, en position assise, il y a les muses de la tragédie et de la comédie avec les emblèmes appropriés. À travers les colonnes on aperçoit un beau paysage avec des arbres et un étang sur une perspective de montagnes. Le tout fait un tableau agréable qui est l'oeuvre de M. Triaud et de son assistant, M. Schinotti.

Les autres peintures scéniques sont des mêmes artistes et valent la mention, particulièrement la scène de rue représentant une partie du square Charter House de Londres, ce qui évoque d'agréables souvenirs aux anciens de Old Carthusian House ( The Quebec Mercury, 16 février 1832).

West & Blanchard ont donné une série de spectacles qui, à Québec, ont duré jusqu'au 3 avril 1826 (Roy 1936, 642-51). Ils se firent également, en novembre 1824, les producteurs d'une autre compagnie, le Picturesque Theatre de Jose Villalave. West & Blanchard occupaient le Cirque-Royal de Québec pendant que le Picturesque occupait celui de Montréal qu'ils avaient entièrement remonté, lui redonnant une scène et un toit comme au temps de Ricketts. On put alors offrir dans un même lieu, comme à Québec, les spectacles de cirque et les pièces de théâtre. Villalave avait l'expérience; il venait de construire une rotonde à Albany où il avait tenu l'affiche du 17 juin au 19 juillet 1824. Une de ces affiches donne une idée de ce que pouvaient être ses spectacles à Montréal et à Québec :

 

Au début, il y a une telle variété de scènes qui sont présentées et de métamorphoses et de danses qui sont exécutées que l'espace nous manque pour les décrire.

Puis un nuage descend et couvre la scène. Quand il se lève, on aperçoit le magnifique Temple de l'immortalité où apparaissent le buste de Washington, sa tombe, etc. Vient ensuite une danse splendide de Zéphirs interprétée avec grâce et élégance par quatre couples.

Parmi les démonstrations il y aura une scène nouvelle, préparée spécialement pour l'occasion, intitulée "l'Esprit de la peinture et de la musique". On verra toute une gamme de tons changeant avec la musique, des plus foncés aux plus pâles.

La dernière vue est celle de Constantinople au clair de lune, avec les maisons illuminées et le Bosphore couvert de vaisseaux innombrables et de toutes formes qui lèvent les voiles et tirent une salve de salutation qui leur est rendue par les batteries turques.

Cette scène se transforme en tempête, avec des vagues furieuses en mouvement et un navire en détresse qui lutte contre l'orage. Il est frappé par la foudre et détruit. Arlequin saute dans une barque pour se sauver mais il est submergé et avalé par une baleine. On verra alors son âme monter vers les nuages (Phelps 1890, 59-60).

À cette description d'un spectacle produit par Villalave aux États-Unis s'en ajoute une autre de Montréal. Il s'agit de "l'ascension solennelle d'une montgolfière illuminée qui partira du bas du théâtre et montera jusqu'au 'paradis' avec trois personnes à bord, deux dans des paniers suspendus au ballon et une troisième au sommet, se tenant sur la tête" ( Canadian Courant, 12 mars 1825). On crut bon rassurer les gens qui se targuaient de morale et de religion qu'ils pouvaient se présenter sans hésiter ( Canadian Spectator, 27 novembre 1824) (7), mais les critiques ne sont pas sans craindre les frictions sociales que peut entraîner la jonction cirque-théâtre(8).


Conclusion : les héritiers de 1789.


NOTES:

(1)
Godeau déclara un jour se "hâter pour aller rejoindre sa troupe" ( Gazette patriotique, 20 septembre 1823). Il faisait peut-être partie du Théâtre Olympique ou du cirque West & Blanchard (Burger 1974, 311 et 314-15).

(2)
Blanchard était peut-être apparenté aux aéronautes français Sophie Armand et son époux Jean-Pierre Blanchard, ce dernier célèbre pour avoir traversé la manche en ballon en 1785; les deux sont décédés des suites d'accidents de montgolfière, lui d'une chute survenue à La Haye, elle d'une explosion au-dessus du parc Tivoli, à Paris. Une famille Blanchard est parmi les sept premières familles loyalistes de la région de Sutton, au Québec, en 1800 (voir carte des Cantons de l'Est par la Société historique du comté de Brome.

(3)
Ils s'allièrent des artistes locaux. Mlle S. Aspinall, par exemple, qui avait étudié la danse en Europe avec Anatole Petit et Auguste Vestris et tint une école de danse à Québec de 1820 à 1836 est nommée sur des affiches de West (décembre 1824) et de Tatin (avril 1825).

(4)
Le plus connu des interprètes de Timour(Tamerlan) était Ferdinand Durang (voir son frère C. Durang 1854-55, c. LIV et LV, 13 et 20 mai 1855). En janvier 1825, le spectacle équestre fut donné à Albany sur un terrain face au Capitole, mais c'est un jeune acteur local, William Duffy, né en 1803, qui interpréta Timour et qui allait devenir un acteur célèbre (Phelps 1890, 61).

(5)
"Le Cirque Royal a été ramené aux fins originales pour lesquelles il a été construit, ayant été loué de M. Malhiot par une troupe de performance équestre qui entend [...] s'adjoindre une compagnie de théâtre comme ce fut le cas au temps de M. Blanchard" ( Quebec Mercury, 9 août 1828). Voir The Montreal Herald, 1er mai 1824 et 10 juin 1826. Ce cirque était à Albany en septembre 1823 (Phelps 1890, 57).

(6)
Malhiot construisit son hôtel et son théâtre avec de l'argent emprunté au juge Jonathan Sewell qui dut plus tard les racheter du syndic qui les avait saisis (Roy 1936, vol. LII, 641-43, citant le Quebec Mercury des 18 juillet 1824 et 9 août 1828). Il s'agit peut-être de François Malhiot, marchand, qui fut élu député à ce premier Parlement de 1792 dont les procédures initiales sont attribuées à Sewell (Vaugeois 1992, 145 et 150).

(7)
Également : "It may be said that this amusement is one in which our citizens of all religious persuasions can join. And as the Roman Catholic portion of our inhabitants do not approve of Dramatic representations, the establishment of a Circus we think will be popular, and we hope that it may be so" ( Canadian Times, 9 mai 1823).

(8)
"[...] much praise is due to the Managers for their enterprise in erecting so neet an edifice, and which, when finished, will really be a handsome establishment. There are, however, some little defects which could be more easily remedied now while the building is in an unfinishment state, than hereafter. The proximity of the Box Office to the Pit entrance is a fault, as the constant crowd of the lower classes round the spot renders it extremely unpleasant to procure tickets there, and particularly when a gentleman is a la cicisbe[en galant]" ( Canadian Courant, 9 juillet 1825). Il est à Québec du 1er juin au 26 septembre 1825.


Mise à jour le 05 avril 2006
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