Conclusion : les héritiers de 1789
Par André G. Bourassa. Soutien multimédia, François Bourassa.


On peut se demander s'il y avait une astuce de la part de Murray, Carleton et Haldimand à faire venir au pays tous ces gens de cirque d'origine française, suisse ou wallonne qui faisaient carrière ou se trouvaient en tournée dans les colonies britanniques et dont les performances théâtrales - sauf celles de 1765 - étaient le plus souvent donnée en anglais. C'est un anglophone qui a formulé cette interrogation : "Il a été avancé par les partisans de cette tactique [ scheme], et de façon sans doute vraisemblable, que la partie cirque de l'établissement pourrait servir de voie d'accès à nos amis canadiens (1) qui ne seraient pas amateurs de théâtre" ( Canadian Courant, 13 novembre 1824, p. 2). Il parlait notamment de l'expérience de West & Blanchard à Montréal en 1823 alors qu'on offrait des pièces de théâtre en programme double avec les tours d'adresse (2). Le Quebec Mercury fut on ne peut plus clair là-dessus, tenant des propos qui préfiguraient ceux qu'allait tenir Lord Durham :

S'il était possible, par le biais d'un théâtre anglais bien agencé, d'attirer quelques Canadiens français aux représentations de certaines de nos plus belles pièces, on en tirerait des effets indubitablement salutaires, le but étant d'en faire partager les sentiments dans la plus grande des unissons avec nos coeurs britanniques. Pour encourager pareille fréquentation et en faire valoir les conséquences bénéfiques, je suggère qu'on porte une attention spéciale à la présention de décors appropriés et frappants. Pareil projet ne devrait pas sembler insignifiant ou frivole si on considère que les premières choses qui furent imitées par les Canadiens furent nos tenues vestimentaires et nos bonnes manières. Mais j'irai encore plus loin, jusqu'à dire que si les Canadiens français étaient à l'occasion attirés vers nos théâtres, par goût de la nouveauté ou par attrait pour les décors et la musique, ils pourraient être à un tel point portés, malgré une connaissance imparfaite de l'Anglais au départ, à faire du progrès dans notre langue - ce serait un effet naturel de la curiosité - qu'ils en viendraient bientôt à partager les bienfaits de notre théâtre" (16 février 1832).

La tactique panem et circenses n'a pas fonctionné, même si West & Blanchard ont été encouragés en 1824 à transformer en Cirque-Royal le théâtre de l'Hôtel Malhiot pour parvenir à ces fins, même si Villalave fut également encouragé pour les mêmes raisons à refaire le Cirque-Royal de Ricketts à Montréal ( The Montreal Herald, 1er mai 1824; Burger, p. 114 et 373). Les "Canadiens", humiliés durant de nombreuses années par l'embargo sur les troupes de France, ont quand même pu voir des pièces françaises produites avec l'aide de professionnels francophones en provenance de Philadelphie, New York et Albany.

L'activité théâtrale française au Québec était d'ailleurs telle qu'il est surprenant de lire le commentaire suivant qui figure au rapport de Lord Durham en 1839 :

Malgré qu'ils soient descendants des gens de ce monde qui aiment et cultivent le plus la littérature dramatique - malgré qu'ils vivent sur un continent où presque chaque ville, grande ou petite, a un théâtre anglais, la population française du Bas-Canada, coupée des gens qui parlent sa langue, ne peut soutenir de scène nationale ([1839] 1990, vol. II, p. 294-95).

Il est vrai qu'une partie du théâtre français qu'on a pu voir en Bas-Canada a été produite sous la direction d'artistes venus de l'extérieur et que la situation politique s'est détériorée en 1837-1838. Mais ce que Lord Durham ne dit pas, lui qui habitait l'ancienne résidence de Charlotte Chartier de Lotbinière Bingham où il y avait une grande salle de spectacle (3), c'est que la plupart des officiers français qui étaient susceptibles de jouer étaient pour la plupart retournés en France et que les acteurs et gens de lettres francophones qui sont venus des pays britanniques mais avaient des idées républicaines ou favorables au Congrès, comme De Sales Laterrière, Du Calvet, Jautard, Mesplet ou Quesnel, furent mis en prison, sans compter André et Bonne qui passèrent plusieurs mois incarcérés chez les Américains - le premier fut même exécuté - pour avoir défendu les positions britanniques.

Durham n'a pu prévoir non plus qu'en 1839, l'année de son rapport, la présentation de la Mort de Cesar, sous la direction d'un ancien pasteur américain né en Suisse et favorable au Congrès, Napoléon Aubin, se ferait sous la haute surveillance de la police. Il n'a pas prévu qu'une de ses séances serait suivie d'une pièce sur les travailleurs, le Chant des ouvriers, d'Aubin, ni qu'elles seraient jouées par la troupe du syndicat de l'imprimerie qui venait de fonder une des toutes premières unions de métiers du Canada.

Retenons principalement trois choses. En premier, qu'à certains francophones en provenance des États-Unis nous devons des sociétés de théâtre, des salles, des décors, le premier journal de Montréal, la première opérette et la première édition de pièce au Canada, et plus d'une demi-douzaine d'écoles d'arts plastiques, danse, littérature, musique et théâtre ouvertes par Bellair, Bossieux, Collier, Dulongpré, Élant, Lefebvre, Moreau Mechtler et Tatin (Burger 1974, 68, 150, 302-03 et 314-15). C'est une contribution remarquable de la part de membres des communautés calvinistes et huguenotes et des réfugiés de France et de Saint-Domingue qui remontèrent l'axe Manhatte-Hochelaga.

En deuxième, que la pantomime à l'italienne a occupé au Québec du XVIIIe siècle une place considérable, succès qui s'explique par la rareté du public qu'il fallait regrouper malgré sa répartition en trois langues, anglais, français et allemand. Même à l'intérieur d'une langue il y avait des particularités régionales. Arlequin, Crispin, Sganarelle et Scapin étaient régulièrement à l'affiche (4) et même certaines oeuvres dont il existait un traitement classique étaient parfois présentées en version pantomime. Il n'est d'ailleurs pas négligeable pour l'histoire du théâtre de découvrir que la commedia dell'arte, qui s'était développée à Londres, s'était transportée dans les provinces britanniques bien avant la Révolution française. Pas négligeable non plus de constater que la révolution de Saint-Domingue a chassé en 1791 trois grands acteurs de la Comédie Italienne qui s'y étaient réfugiés après la Révolution française et durent fuir avec leur troupe vers les communautés françaises des États-Unis : Placide Bussart à Charleston, Francisque Dumoulin à New York et Louis Tabary à la Nouvelle-Orléans. Il est difficile de mesurer si l'influence de ces trois grands comédiens s'est étendue jusqu'au Québec, mais les troupes qui remontèrent l'axe Manhatte-Hochelaga après 1791 avaient vu Francisque et Placide à l'oeuvre.

En troisième, que l'épisode des Jeunes Messieurs, de 1780 à 1817, constitue un des très beaux moments du théâtre québécois. Les fondateurs du groupe en 1780 ne sont pas tous identifiés, mais l'implication de ceux qu'on connaît dans la défense du fort Saint-Jean nous laisse deviner que les autres sont ceux qui répondirent au même appel, les jeunes seigneurs ou fils de seigneurs de Boucherville, Fossambault, Longueuil, Lotbinière et TerrebonneÉ Les sociétaires de 1789 sont mieux connus : ces jeunes "oisifs", voire "étrangers", qui furent publiquement dénoncés parce qu'ils n'avaient pour seul intérêt que la pratique des arts et des lettres. Ces derniers ne firent pas si mal pourtant, puisqu'on leur doit non seulement la première incorporation d'une compagnie de théâtre mais une série de hauts-faits militaires et une participation de toute première importance à la mise en place du système parlementaire (5) et des premières écoles publiques, de même qu'au rétablissement du code civil et à la sauvegarde du français comme langue nationale.


Ce texte est une mise à jour de l'article "La culture française dans l'axe Montréal-New York aux XVIIe et XVIIIe siècles. La filière théâtrale", qui a été publié dans l'Annuaire théâtral, no 13-14, printemps-automne 1993, p. 111-172. Une version revisée a paru sous le titre "Renaissance de la culture française au Québec après la cession de la colonie aux Britanniques : rôle des gens de théâtre venus du sud-est américain", dans la Canadian Review of American Studies / Revue canadienne d'études américaines, vol. XXIV, no 3, automne 1994, p. 53-102. Les traductions sont de nous.


Bibliographie


NOTES:

(1)
À l'origine du système britannique, ce terme désigne les anciens de Nouvelle-France.

(2)
Ce cirque et ses dépendances apparaissent sur une carte de 1798 relative aux empiètements sur les terres de la couronne et de 1810 sur l'aménagement des espaces libérés par la démolition des fortifications. Il était situé entre la rue Saint-Jacques et la ruelle des Fortifications, à l'est de la rue McGill, exactement comme l'avait décrit John Durang : "Mr. Ricketts obtained the ground for the circus belonging to the King. It was situated in a corner of the rampart, near the Recollet Gate guard house" (1966, 67-68). Après la démolition de la forteresse, on eut accès au cirque par la rue Saint-Antoine autant que par les rues McGill ou Saint-Jacques.

(3)
Rue Notre-Dame, angle nord-ouest de la rue de Bonsecours. La résidence du vice-roi, construite par la succession de William Bingham en 1830, allait devenir un hôtel célèbre, le Donegana, dont la salle, avec façade à colonnes doriques, était très courue. L'ensemble fut incendié lors d'une émeute, le 16 d'août 1849 (Trépanier 1968, 48-51; illustration d'avant et après l'émeute dans The Gazette, Montréal, 27 août 1988).

(4)
Les premiesr furent pourtant, sous le régime français, Isabelle, Pantalon et Pierrot (Pedrolino). En effet, les soldats du Fort Niagara, sous la direction du capitaine Pouchot, ont interprété le Vieillard dupédurant l'hiver de 1757 (Casgrain 1995, 169; Burger 1974, 42). La version la plus connue s'intitule il Vecchio geloso( le Vieillard jaloux), de Flaminio Scala, en 1611, avec comme personnages Pantalon de Besignosi, Orazio Cortesi, Isabelle, Pedrolino, le capitan Spavento, des chasseurs, des jeunes gens, des serviteurs et un opéra de gueux (Taviani 1984, 207-14). On doitprobablement le canevas initial d' il Vecchio geloso aux Gelosi, troupe répertoriée pour la première fois à Florence en 1576, sous la direction de Giovanni Pellerini dit Pedrolino, de Reggio; la troupe est dissoute après le décès de la comédienne Isabelle Andreini, suite à la saison 1603-1604 passée à la cour d'Henri IV, en France ( ibid., p. 87-91). On retrouve Pedrolino en France, à la cour de Louis XIII, de 1609 à 1613, avec les Fedeli, fondés par le fils d'Isabelle, Giovan Battista Andreini, dit Lelio ( ibid., p. 98-102).

(5)
Il est assez frappant de voir réunies dans la Gazette de Québec, parmi les 800 signataires montréalais d'une requête du député Pierre-Amable de Bonne au gouverneur général sortant de charge, Robert Prescott, dix-sept personnalités liées au milieu du théâtre : Andrew Allen, Étienne Bellair, Simon Clarke, Jean-Guillaume De Lisle, Thomas Delvecchio, John Donegani, Joseph Donegani, Louis Dulongpré, Jean-Louis Foureur dit Champagne, Jacques-Clément Herse, Guillaume Moreau-Mechtler, John Molson, Pierre-Louis Panet, Joseph-François Perrault, Jean-Baptiste Proulx, Joseph Quesnel et François-Roch Rolland (25 juillet 1799, p. 1-3).


Mise à jour le 05 avril 2006
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