parce que je sais que cet ouvrier qui a travaillé tout le jour a besoin de délassement et qu'il n'est pas assez riche pour aller le chercher chez les reines et les princesses du Théâtre-François. En m'ordonnant de me taire on a donc ôté à ce peuple la ressource que je lui fournissois : on a privé ce peuple qui, à mon avis, est la partie la plus considérable de l'État, des moyens qu'il avoit d'apprendre sa langue, de se corriger de ses vices, d'épurer ses moeurs en m'écoutant, de puiser dans la force et l'éloquence de mes acteurs, les exemples de vertu que je savois induire de chaque pièce, de chaque acte, de chaque scène. Peuple malheureux ! je gémis sur les fuites funestes que mon silence aura pour vous. Qu'allez-vous faire actuellement ? Vous séparer de vos femmes, fréquenter la Courtille et les Percherons, vous y enivrer et oublier les bonnes et solides instructions que mon zèle et mes conseils s'efforçoient de vous inculquer.
Je vous entends, Mademoiselle Criquet, vous me demandez quels peuvent être les auteurs de cette fatale suppression. Mais ne le devinez-vous pas ? J'ai des rivaux et des rivaux jaloux. Que font-ils, mes confrères, mes camarades de l'Opéra, des François, des Italiens ? Ils se plaignent que je me suis emparé de leurs pièces ; mais ces pièces, puisqu'elles sont imprimées, ne sont-elles pas à moi comme à eux ? Les ai-je estropiées ou défigurées ? Ai-je avili le costume ? Que dis-je avili ! Quelle est la tragédie que je n'ai pas jouée avec toute la pompe nécessaire ? La comédie que je n'ai pas rendue plus comique encore par la manière dont je l'ai représentée ? Mais je veux que les trois spectacles me disputent un fond dont ils prétendent être seuls en possession : n'ai-je pas des ouvrages qui n'appartiennent qu'à moi ? N'ai-je pas des auteurs qui, animés du désir de la véritable gloire, m'ont consacré leurs plumes et leurs veilles ? Ces auteurs toujours parfaits, toujours les mêmes, ont-ils jamais fait de chute sur mon théâtre ? Non, Mademoiselle, et je défie toute l'antiquité de me prouver qu'un poëte ait tombé chez le sieur Nicolet : je pourrois m'en prévaloir et vous prouver par là combien mon spectacle est supérieur à tous les autres ; mais l'amour-propre n'est pas fait pour moi, je suis furieux cependant et j'ai lieu de l'être, lorsque je réfléchis qu'en me privant de la parole, on retranche au public le plaisir d'entendre un nombre infini de drames excellens que l'on composoit tous les jours pour moi. N'est-il pas affreux, n'est-il pas criant que l'on précipite dans les abîmes de l'oubli la Petite Écosseuse, le Juge d'Anières, l'Impromptu de la Foire, l'Anglois à la Foire, le Forgeron, les Bonnes Femmes et mille autres chefs-d'oeuvre que moi seul étois digne de jouer ? Vous concevez que je veux parler de vous, illustre et cher Taconnet ; mais consolez-vous, si vous êtes négligé par vos contemporains, votre place est marquée dans la postérité.
Mon zèle m'a emporté malgré moi, Mademoiselle, et je vous ai dit avec confiance une partie de mes raisons que la sublimité de votre esprit vous fera trouver raisonnables : heureux si je pouvois mettre un jour vos talens en évidence, vous faire jouer tous les rôles possibles, et vous rendre aussi commune aux foires que sur les remparts ; mais vous sentez fort que ma position

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